Raboliot

par

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Maurice Genevoix

Maurice Genevoix est un
écrivain français né en 1890 à
Decize (Nièvre) mais il passe son enfance à Châteauneuf-sur-Loire (Loiret) où ses parents tiennent une
épicerie-mercerie ; sa mère meurt d’une éclampsie quand il a douze ans. Le
jeune Maurice vit ainsi une enfance
rurale
faite de déambulations sur
les bords de la Loire
. Il est marqué par la lecture de L’Enfant des bois (1865) d’Élie Berthet et du Livre de la jungle de Kipling. Il fait son lycée à Poitiers puis
ses classes préparatoires littéraires au lycée Lakanal à Sceaux où il reste
trois ans avant d’être reçu premier à l’École
normale supérieure
en 1911. Ses
goûts littéraires pendant son adolescence et ses jeunes années concernent Hugo,
Balzac, Dumas, plus tard Stendhal, Tolstoï et les grands Russes, et Flaubert. Son
diplôme de fin d’études portera sur le réalisme dans les romans de Maupassant, dont il apprécie la
simplicité d’écriture et le naturel.

Le jeune homme, qui aspire déjà
à devenir écrivain, a vingt-quatre ans quand la Première Guerre mondiale éclate. Il est mobilisé dès août 1914 comme sous-lieutenant dans l’infanterie. Il combat
à la bataille de la Marne en 1915. Après avoir perdu son meilleur ami il est grièvement blessé au bras et au flanc
gauches en 1915 près de la colline des Éparges. Après sept mois
d’hospitalisation il s’en sort, sans plus l’usage de sa main gauche. Poussé par
Paul Dupuy, secrétaire général de l’École normale supérieure, il préfère
témoigner de son expérience plutôt que de préparer l’agrégation et s’attelle à
la rédaction de Sous Verdun, qui paraît en 1916,
premier volume de Ceux de 14, à la fois récit et document, qui sera suivi de Nuits de guerre (1917), Au seuil des guitounes (1918), La Boue (1921), Les Éparges (1923). Ce premier tome et le suivant sont en partie censurés, comme tous les écrits qui pouvaient se mettre en travers du moral
des troupes. Si l’adversaire s’incarne dans l’Allemand, le réel ennemi est la
guerre elle-même, présentée dans toute son horreur, mais sans recherche d’effets dramatiques, simplement à travers un regard
lucide et sensible. À l’évocation de cette mort toujours embuscade, si banale
qu’on finit par moins la remarquer, fait écho l’hommage à ceux qu’elle a pris. C’est
l’absurdité du conflit qui domine le
récit, qui annonce Le Voyage de
Céline, avec un regard qui s’attarde sur des situations ironiques : les
discussions sous les balles, les deux vieux qui dans leur maison pourtant
atteinte par des projectiles se croient à l’abri du danger car seuls les jeunes
sont censés mourir ; ou l’incompréhension des soldats devant les
directives du haut commandement, les attaques et les reculs annoncés, sa faible
considération pour cette jeunesse qui donne abondamment sa vie. Le jeune
écrivain ne met pas en scène des personnages mais des personnes qu’il a connues, entre août 1914 et avril 1915, jusqu’à
sa blessure. L’œuvre se distingue par son souci
de précision
, une narration simple inspirée
de Stendhal ou de Tolstoï, et illustre la mémoire
sensorielle
frappante de l’auteur. En 1923, le cycle de la guerre se
termine et Genevoix va devenir l’écrivain
de la Loire de son enfance et de la Sologne 
; il a cependant toujours
refusé l’étiquette d’écrivain régionaliste ou de terroir.

 

En 1925, il remporte le prix
Goncourt
avec Raboliot, dont le personnage éponyme est un braconnier passionné et insoumis, animal des bois fusionnant
avec la nature, qui défie le gendarme Bourrel qui le traque, jusqu’à une issue
tragique. Genevoix en modifiera le texte jusqu’en 1952. Ode à la nature solognote certes, l’œuvre apparaît aussi comme un hymne à la liberté, un chemin aux côtés
d’un petit en butte aux puissants et aux privilégiés, une révolte contre
l’autorité, ainsi qu’une étude de mœurs.
Le succès de l’œuvre lui permet d’acheter une vieille masure à
Saint-Denis-de-l’Hôtel (Loiret), au bord de la Loire, où il passera vingt ans
et écrira la plupart de ses œuvres.

En 1931 le sens de
l’observation de la nature de Genevoix concerne plus particulièrement son chat dans Rroû, lequel devient le
truchement entre le lecteur et la nature découverte à travers les sens aiguisés
du noir félin, incarnation d’un idéal de beauté, de grâce et de spontanéité
pour l’écrivain, qui s’identifie totalement à lui. On retrouve le lyrisme propre au styliste Genevoix, pudique
et dominé, la richesse de sa prose descriptive, les recherches lexicales et syntaxiques qui donnent une dimension
poétique à ses récits. Il évite cependant l’excès de style, la virtuosité vaine
comme la profusion de sentiment. Les mots
rares
, les régionalismes, les termes techniques, zoologiques, traduisent
chez lui un souci d’exactitude.

En 1938 paraît La
Dernière harde
, exemple d’un des romans-poèmes
de Genevoix, l’histoire de la lutte amoureuse
entre le Rouge, le plus beau cerf de
la forêt, et la Futaie, un valet à cheval qui le capture alors que l’animal est
encore jeune, qui surveille son épanouissement, le voit devenir chef de harde,
avant de finalement le débucher et le servir – c’est-à-dire le tuer. On
retrouve donc le Val de Loire cher à
l’auteur, qui ne verse jamais simplement dans le pittoresque de terroir, mais
cherche à présenter le sentiment de
l’homme face à la nature
, ici d’une grandeur
épique,
l’attirance mutuelle mêlée de crainte entre l’homme et l’animal, le
tout à travers un regard relevant d’un humanisme
agnostique
. L’écrivain animalier qu’est
aussi Genevoix excelle à nouveau quand il s’agit de se mettre dans la peau d’un animal, comme il l’avait fait dans Rroû. L’écrivain publiera d’ailleurs
plusieurs bestiaires : Tendre bestiaire (1969), Bestiaire enchanté (1969), Bestiaire sans oubli (1971), prétextes
au souvenir et à l’enseignement de la sagesse
issue de l’observation du milieu naturel.

L’écrivain passe la Seconde
Guerre mondiale en Aveyron, chez les parents de la femme qu’il avait épousée
peu avant qu’elle meure. Il est élu à l’Académie
française
en 1946, après s’être
retiré devant la candidature de Paul Claudel quelques mois plus tôt. Il en sera
le secrétaire perpétuel dévoué entre
1958 et 1973. Il s’installe à Paris et
ne retourne dans le Loiret qu’une fois octogénaire. Toute sa vie, il se tient à l’écart des chapelles littéraires,
évite les controverses.

Au sortir de la Seconde
Guerre mondiale il avait publié plusieurs récits
issus de ses voyages
, dont Canada en 1945, après un parcours de
la Gaspésie aux Rocheuses dans un pays dont la nature sauvage lui plaît
particulièrement ; Afrique blanche,
Afrique noire
(1949) après la visite du Sénégal, de la Guinée – qui lui
inspire Fatou Cisse (1954) roman sur
la condition des femmes en Afrique noire –, du Soudan et du Niger.

En 1976 il publie Un
jour
, où il met en scène son double, Fernand d’Aubel, dans un roman contemplatif, serein, sans
intrigue, où la finitude de l’homme est confrontée à la permanence de la nature et de ses habitants dans un récit qu’on a
voulu voir testamentaire, la mort,
acceptée
, y apparaissant en filigrane, sans plus la révolte qui emplissait
l’œil du jeune homme témoin des combats de 14-18. L’écrivain y dit l’attention
qu’il porte aux symboles et aux signes au cours de ses promenades,
moyens de communication entre l’homme et l’univers – attention qui lui fait souvent
dépasser le simple réalisme.

Genevoix écrit quelques
mois avant sa mort Trente mille jours, œuvre autobiographique
parue en 1980, un retour sur ces trente mille jours d’un homme
contemplatif, que ce soit dans le vif de la guerre ou plongé dans la sérénité
de la nature.

 

Maurice Genevoix meurt en 1980 alors qu’il est en vacances dans la province d’Alicante en
Espagne, frappé d’une crise cardiaque. Il conservait dans ses dernières années
toutes ses facultés intellectuelles et il laisse derrière lui plusieurs projets
littéraires inachevés.

 

 

« Alors la peur sauta
sur moi. Ce fut comme si mon cœur s’était vidé de tout son sang. Ma chair se
glaça, frémit d’une horripilation rêche et douloureuse. Je me raidis
désespérément, pour ne pas crier, pour ne pas fuir : ce fut un spasme de
volonté dont la secousse enfonça mes ongles dans mes paumes. J’armai mon
revolver et continuai à avancer. Mais au lieu de marcher sans hâte, dans une
complète possession de moi, je fonçai droit, d’un élan aveugle et fou. »

 

« Je les ai trop
regardés vivre. Je sais que celui-ci est un lâche, et celui-ci une brute, et
celui-ci un ivrogne. Je sais que Douce a volé une gorgée d’eau à son ami
agonisant ; que Faou a giflé une vieille femme parce qu’elle lui refusait
des œufs ; que Chaffard sur le champ de bataille d’Arrancy a brisé à coups
de crosse le crâne d’un blessé allemand… J’ai trop regardé les lueurs
troubles de leurs yeux, les tares de leur visage, tous leurs gestes de pauvres
hommes. Je les ai regardés faire la guerre, et j’ai cru que je les voyais,
peut-être que je les connaissais. »

 

Maurice Genevoix, Ceux de 14, 1916-1923

 

 « Au lieu de suivre le bord de la Loire,
j’avais marché à l’opposé du fleuve vers une pinède où je savais trouver le
silence grave, la lumière doucement amortie qui me mettraient quelque
apaisement au cœur.

La mousse feutrait le sable
du chemin que je suivais. De part et d’autre la foule des pins sylvestres
espaçait ses hautes colonnades d’un rose ardent peu à peu mauvissant sur les
profondeurs bleues du sous-bois.

Le silence même et la sérénité.
L’essor brusque d’un ramier dans les cimes, le déboulé d’un garenne hors d’un
roncier, le saut rebondissant d’un écureuil dans la perspective de l’allée
s’intégraient parfaitement à ce silence et à sa paix. »

 

Maurice Genevoix, Un jour, 1976

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