Raboliot

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Raboliot

Son vrai nom, que personne n’utilise, pas mêmesa mère et sa femme, est Pierre Fouques. Tout le monde l’appelleRaboliot : « remuant, le corps fin, l’œil vif et noir, c’était bienvrai qu’il ressemblait à un lapin de rabolière, à un raboliot bien venude lignée sauvage et drue. » Il n’est pas bien grand : « tout ch’tiqu’il était d’apparence, avec ses mains de femme, si menues qu’ellesl’humiliaient » ; mais qu’on ne s’y trompe pas : c’est une rudegaillard. Bûcheron compétent, journalier, il se fait embaucher à la journée (audébut du roman, il aide à vider les étangs du comte de Remilleret), bref, ilest son propre maître.

Son vrai métier, sa nature même, c’estbraconnier – « Braconnier, parbleu, comme tout le monde l’est en Sologne »– c’est-à-dire qu’il tend des pièges, chasse avec sa chienne Aïcha, tire legibier à la carabine, et en fait un petit commerce qui aide à nourrir safamille. Mais de tous les braconniers, c’est le meilleur. La chasse, pour lui,c’est une pulsion contre laquelle il est vain de lutter : « est-ce-queles hommes sont maîtres de cet instinct qui les pousse vers la chasse, filsd’une terre giboyeuse où craillent le soir les faisans qui se branchent, oùrappellent les perdrix dans les chaumes, où les lapins par bandes sortent desbois à l’assaut des récoltes ? ». Quand il braconne, il agit comme onrespire : « Raboliot ne se demande rien : il marche à traversbois, arrache les fils de laiton noirs à l’écheveau qui s’amincit, plie legenou, travaille des doigts, se baisse, se relève et poursuit. À peine est-ilpassé, des collets sont tendus qui cette nuit serreront des gorges tièdes. »

Cette fureur de la chasse le met en marge desa propre famille. Il est marié à Sandrine et il a trois enfants : Edmond(cinq ans), Léonard (quatre ans), Sylvie (treize mois). Il aime sa femme, ilaime ses enfants, mais rien ne passe avant la chasse, pas même sa famille.Certes, un instinct ancestral, ou une coutume, le pousse à chasser, maisRaboliot n’offre pas grande résistance à cet instinct, et agit en égoïsteirresponsable : il abandonne sa famille, il vit comme une bête dans laforêt pendant des semaines, et cet instinct, fatalement, va le pousser aucrime. En effet, le chasseur ne s’accommode pas des règlements ni des lois.Pour un braconnier, c’est normal, cela fait partie du jeu. Mais chez Raboliot,cela va beaucoup plus loin, puisque toute raison semble l’abandonner quand ilrencontre un adversaire aussi obstiné que lui, en l’occurrence le gendarmeBourrel. En fait, il devient le gibier de Bourrel qui va le pousser à la fauteet patiemment attendre son erreur, de la même façon que Raboliot tend sescollets pour attraper les gibiers les plus rusés. À la chasse, tout estquestion de patience. Seulement, les bêtes ne connaissent pas les passions nila colère, et c’est la réalisation que Bourrel s’est joué de lui qui va mettreRaboliot hors de ses gonds, et la fureur va faire de lui un meurtrier.

Raboliot fait partie des personnages de lalittérature française qui sont devenus des archétypes, au point d’entrer dansl’inconscient collectif comme s’ils avaient vraiment existé. Dans la préface dela deuxième édition du roman, Maurice Genevoix rapporte une plaisante anecdote,celle de ce jeune braconnier solognot rencontré au hasard d’une promenade dontle visage s’éclaire d’un sourire à l’évocation de Raboliot et qui déclare :« C’est mon oncle ; mon oncle par le sang. » Quel plus belhommage un créateur peut-il recevoir que ce témoignage naïf et sincère ?Raboliot, le braconnier né de l’imagination d’un jeune normalien invalide deguerre et futur académicien existe pour de bon, aux côtés d’Edmond Dantès, JeanValjean ou Cosette. Peu d’écrivains peuvent se vanter d’une telle réussite.

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