Raboliot

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Raboliot antihéros

Raboliot n’a pas un physique d’athlète. Aucontraire, son surnom lui vient de sa petite carrure qui évoque davantage le lièvreque l’ours des montagnes : bien que bûcheron, il a de petites mains, quile complexent. Est-il beau de visage ? Maurice Genevoix n’y fait aucuneallusion. A-t-il de belles manières ? Ni plus ni moins que les paysans, sessemblables, qui l’entourent. Quant à son hygiène personnelle, on n’ose imaginerdans quel état il doit se trouver après des jours d’errance dans la campagne àcoucher dans les bois.

A-t-il une âme de poète ? Non. Les beautés dela nature intacte ne lui inspirent qu’une satisfaction d’être simple.Éprouve-t-il la moindre compassion pour les animaux que son art du braconnagemet sur son chemin ? Que nenni ! Le lecteur reste stupéfait devant le récit desmassacres aveugles auxquels Raboliot se livre. On perçoit même en lui unejouissance certaine à ôter la vie, ce frisson que certains éprouvent quand ilssentent s’éteindre la palpitation chaude dans le corps de la proie qui meurt.Il tire au fusil, tend des collets (peu importe à Raboliot la terreur et lasouffrance de l’animal qui sent le fil de laiton lui serrer la gorge), lance sapetite chienne sur les lapins, ou les tue de ses propres mains. Ce n’est quedevant le renard horriblement pris au piège qu’il éprouve un sentiment : « Uneadmiration lui venait pour l’énergie de l’animal, peu à peu une pitié obscure. […]Raboliot, d’un coup de gourdin sur le crâne, l’assomma. » Certes, il ne serepaît pas du spectacle du bel animal affreusement blessé, et met fin à sessouffrances.

Est-il altruiste et bon ? Non. Il est boncamarade, n’est pas traître ni filou, aime à rire. Mais il recherche sonplaisir en égoïste, laisse derrière lui femme et enfants au nom d’une dignitéqu’on peut juger mal placée. Tout passe après la chasse, donc tout passe aprèslui. Il n’y a qu’avec Souris qu’on le voit faire preuve de psychologie,lorsqu’il comprend que la fillette ne lui veut pas de mal, même quand elle faitson malheur. Elle ne sait faire que le mal, car elle n’a connu que cela, etagit en petit animal craintif et froidement égoïste.

On peut donc se demander ce qui fascine enRaboliot, pourquoi ce personnage attire le lecteur depuis des générations. Toutégoïste qu’il soit, Raboliot a un courage que peu d’hommes ont : il est unhomme libre. Il a choisi un état où il n’a pas de maître, il chasse sans sesoucier des lois des hommes ni de détails tels que la propriété privée. Il est,à sa manière, l’homme premier qui ne conçoit pas que l’on puisse diviser laterre en parcelles, pas plus qu’on ne peut diviser l’air que l’on respire. Ilfait plus que communier avec la nature : il en est une partie, au mêmetitre qu’un arbre, un étang ou un animal sauvage. Raboliot vit la vie que leshommes n’ont plus le courage de mener, une vie d’homme vraiment libre, menéeseulement par le plaisir de la survie. Il n’a ni dieu ni maître, et sanss’embarrasser de théorie politique. Il n’est donc pas étonnant que lesgendarmes et les gars de Saint-Hubert soient ses ennemis jurés, eux quidéfendent la loi, l’ordre, la propriété, les vastes domaines appartenant à unseul homme. Si l’inimitié instinctive qu’il éprouve pour ces gens-là se mue,dans le cas de Bourrel, en une haine farouche, c’est qu’il a senti en luil’exact opposé de ce qu’il est. Bourrel est un fanatique de l’ordre établi, unporteur d’uniforme qui ne connaît que la loi écrite et s’obstine sans ne jamaisy déroger. Raboliot et Bourrel évoluent dans deux sphères totalement séparéeset demeurent irréconciliables.

La seule concession à l’ordre qu’a faiteRaboliot, c’est d’avoir quitté son pays pour la guerre, la Première Guerremondiale. Il y fait allusion parfois, sans nostalgie aucune. Comment un êtreaussi libre a-t-il pu accepter de porter l’uniforme et de souffrir pensantquatre ans loin de ses étangs de Sologne ? Pour le comprendre, il fautobserver quand le roman fut écrit, immédiatement après le conflit. Jamais lelecteur des années 1920 n’aurait accepté que le personnage principal d’un romanfût un déserteur. D’antihéros, Raboliot serait devenu un personnage totalementnégatif. De plus, il est difficilement imaginable que Maurice Genevoix, anciencombattant grièvement blessé au combat, eût pu imaginer un personnage centralque le lecteur de l’époque aurait assimilé à un lâche. Raboliot obtient ainsiun brevet d’honorabilité : un ancien poilu ne peut être foncièrementmauvais. Raboliot fascine donc, attire même, car il est, à sa façon, un mauvaisgarçon, et le lecteur confortablement installé dans son fauteuil envie souventcelui qui défie l’ordre établi.

 

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