Un cœur simple

par

La description, moyen d’une ambition réaliste

La description de la maison de Mme Aubain est faite à la manière balzacienne : le lecteur ne contemple pas de loin l’univers de la servante mais il est immergé dans son monde : « Cette maison, revêtue d’ardoises, se trouvait entre un passage et une ruelle aboutissant à la rivière. Elle avait intérieurement des différences de niveau qui faisaient trébucher. Un vestibule étroit séparait la cuisine de la salle où Mme Aubain se tenait tout le long du jour, assise près de la croisée dans un fauteuil de paille. Contre le lambris, peint en blanc, s’alignaient huit chaises d’acajou ». Dès le début de la nouvelle la description de la maison où va se dérouler principalement l’histoire constitue une pause dans le récit des évènements.

La première fonction de cette description est ornementale : Flaubert fait montre d’un art de décrire sans lasser le lecteur avec un vocabulaire riche. La deuxième est descriptive, symbolique (cf. les « différences de niveau »de la maison qui font « trébucher »).

La description, jusque-là sèche et objective, sert à ancrer davantage l’univers de la servante dans un monde réaliste. Nous retrouvons alors ce que Roland Barthes nomme des effets de réel (Détails contingents qui ne servent pas l’intrigue)  ou le médium de l’illusion référentielle (Éléments accessoires de la description qui sont tellement peu importants que le lecteur se dit qu’ils ne peuvent pas avoir été inventés) : « Un vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal de boîtes et de cartons. Deux bergères de tapisserie flanquaient la cheminée en marbre jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, représentait un temple de Vesta, – et tout l’appartement sentait un peu le moisi, car le plancher était plus bas que le jardin. »

Mais au fil de la lecture, on découvre que la description n’est pas si neutre et objective, mais qu’elle passe plutôt par la focalisation de la servante, en raison du vocabulaire utilisé :

« Au premier étage, il y avait d’abord la chambre de « Madame », très grande, tendue d’un papier à fleurs pâles, et contenant le portrait de « Monsieur » en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre plus petite, où l’on voyait deux couchettes d’enfants, sans matelas. Puis venait le salon, toujours fermé, et rempli de meubles recouverts d’un drap. Ensuite un corridor menait à un cabinet d’étude ; des livres et des paperasses garnissaient les rayons d’une bibliothèque entourant de ses trois côtés un large bureau de bois noir ». Les distinguant « Madame » et « Monsieur » marquent la prise de distance du narrateur avec les paroles attribuées à la servante. De plus, les adverbes ne sont pas des marqueurs spatiaux comme on s’y attendrait dans une description mais plutôt des connecteurs logiques qui marquent une hiérarchisation des éléments, un ordre d’approche temporel et donc une subjectivité. Ainsi la description sert à ancrer l’histoire dans un monde réaliste mais aussi à rapprocher le lecteur de la jeune servante puisque le regard du lecteur passe par le sien.

L’évocation d’éléments historiques augmente aussi l’impression de réalisme : « Une nuit, le conducteur de la malle-poste annonça dans Pont-l’Évêque la Révolution de Juillet. Un sous-préfet nouveau, peu de jours après, fut nommé : le baron de Larsonnière. »

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