Un cœur simple

par

Peindre les mœurs de son époque

La cohabitation de deux milieux, celui des maîtres et celui des domestiques, est marquée par une distance, qui se manifeste par exemple dans l’insistance des appellations « Madame » et « Monsieur » entre guillemets lorsque le narrateur se rapproche de la focalisation de Félicité.

Le milieu bourgeois fait en outre l’objet d’une peinture peu laudative :

 

– Le personnage de Mme Aubain, représentatif de sa classe

 

Mme Aubain est un personnage peu agréable ; Félicité est dite « fidèle à sa maîtresse qui cependant n’était pas une personne agréable ». Elle est autoritaire et les paroles qu’elle prononce sont toujours exclamatives et injonctives : « Mme Aubain penchait son front, accablée de souvenirs ; les enfants n’osaient plus parler. – Mais jouez donc ! disait-elle et bien vite, ils décampaient. » ; « – Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants ! Plus vite donc ! »

Les verbes d’actions dont elle est le sujet marquent aussi son caractère : « Sa mère exigeait du couvent une correspondance réglée » ; « Mme Aubain lui défendit de les baiser à chaque minute » ; « Mme Aubain dit qu’elle aviserait et commanda de reharnacher les bêtes » ; « Au bout d’un quart d’heure, Mme Aubain la congédia », etc.

Elle est peu démonstrative : « Félicité soupirait, trouvant Madame insensible » ; « Mme Aubain n’étant pas d’une nature expansive »,et elle est d’ailleurs peu appréciée : « Peu d’amis la regrettèrent, ses façons étant d’une hauteur qui éloignait ».

 

– Hypocrisie et méchanceté de ce milieu

 

Elles se manifestent notamment par les ragots et un moralisme selon lequel la bourgeoisie juge autrui : « il parlait des personnes dont les propriétés bordaient la route, ajoutant à leur histoire des réflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques, comme on passait sous des fenêtres entourées de capucines, il dit, avec un haussement d’épaules : – En voilà une, Mme Lehoussais, qui au lieu de prendre un jeune homme…”».

D’autres personnages révèlent la noirceur qui se cache derrière les apparences trompeuses de la bourgeoisie :

M. de Gremanville : alcoolique ruiné, il est présenté comme étant un gentilhomme mais se révèle, au fond, éloigné de cette apparence idéale : « Mme Aubain recevait la visite du marquis de Gremanville, un de ses oncles, ruiné par la crapule et qui vivait à Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se présentait toujours à l’heure du déjeuner, avec un affreux caniche dont les pattes salissaient tous les meubles. Malgré ses efforts pour paraître gentilhomme jusqu’à soulever son chapeau chaque fois qu’il disait : « Feu mon père », l’habitude l’entraînant, il se versait à boire coup sur coup, et lâchait des gaillardises. »

M. Bourais : il est présenté sous l’apparence d’un homme « extraordinaire » : « [Félicité ouvrait avec plaisir la porte] devant M. Bourais, ancien avoué. Sa cravate blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote brune, sa façon de priser en arrondissant le bras, tout son individu lui produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommes extraordinaires ».Il se révèle ensuite être un imposteur, un voleur, un traître : « des doutes s’élevèrent sur sa probité. Mme Aubain étudia ses comptes, et ne tarda pas à connaître la kyrielle de ses noirceurs : détournements d’arrérages, ventes de bois dissimulées, fausses quittances, etc. De plus, il avait un enfant naturel, et “des relations avec une personne de Dozulé”. »

 

– Inégalité entre les deux milieux

 

L’accès à l’instruction de l’élite est évoqué à travers l’instruction des enfants de Mme Aubaine et mis en regard avec le manque d’instruction de Félicité, qui apprend le catéchisme en même temps que Virginie et l’imite dans ses pratiques religieuses : « M. Bourais l’éclaira sur le choix d’un collège. Celui de Caen passait pour le meilleur. Paul y fut envoyé ; et fit bravement ses adieux » ; « Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie ; et, comme Guyot ne pouvait lui montrer ni l’anglais ni la musique, elle résolut de la mettre en pension chez les Ursulines de Honfleur. L’enfant n’objecta rien. »

 

– La distance entre domestiques et leurs maîtres

 

De multiples manifestations d’asservissement et d’hypocrisie illustrent la hiérarchie entre les deux milieux : « La mère Liébard, en apercevant sa maîtresse, prodigua les démonstrations de joie. Elle lui servit un déjeuner, où il y avait un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre mousseux, une tarte aux compotes et des prunes à l’eau-de-vie, accompagnant le tout de politesses à Madame qui paraissait en meilleure santé, à Mademoiselle devenue « magnifique », à M. Paul singulièrement « forci », sans oublier leurs grands-parents défunts, que les Liébard avaient connus, étant au service de la famille depuis plusieurs générations. »

La distance entre les domestiques et leurs maîtres apparaît aussi plus tard entre Virginie et Félicité : « Virginie n’avait plus l’âge d’être tutoyée, ce qui mettait une gêne, une barrière entre elles. »

 

– Un milieu populaire pas forcément plus brillant

 

Les exemples de personnages populaires en dehors de Félicité ne sont pas des modèles de vertu :

Théodore :le premier amour de Félicité est un lâche ; le narrateur parle de sa « couardise ». Il envoie même un ami à Félicité pour lui annoncer son mariage avec une autre. De plus, le narrateur laisse au lecteur le choix de l’interprétation de sa demande en mariage à Félicité : « Elle n’était pas innocente à la manière des demoiselles, les animaux l’avaient instruite ; mais la raison et l’instinct de l’honneur l’empêchèrent de faillir. Cette résistance exaspéra l’amour de Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être) il proposa de l’épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands serments. »

La sœur de Félicité : elle est très clairement présentée comme une opportuniste qui essaie de tirer le plus de profit possible de sa sœur par l’intermédiaire de son fils Victor. À la mort de celui-ci, les parents de l’enfant sont présentés comme des êtres « barbares ».
C’est souvent la brutalité et la bêtise du milieu populaire qui est mise en avant dans cette nouvelle.

 

– Ce qui les unit

 

Cependant, le milieu de la domesticité et celui des maîtres se rejoint parfois, mais par leurs défauts communs, comme la vénalité et l’envie : « Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité ». « Elle entra dans une autre ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux patrons, ses camarades la jalousaient ».

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