Un sac de billes

par

Le regard de l’enfant sur la guerre : entre fantasme et réalité

Il est important de prendre en compte le fait que Joseph Joffo a choisi de raconter son histoire non en prenant le parti du récit au passé, à travers le regard d’un adulte racontant son enfance, mais celui d’un enfant racontant son périple, en tentant le moins possible de voir le monde à travers son expérience d’adulte.

 

                     A/ Un récit fait par un enfant

 

         Joffo conserve le langage d’un enfant en utilisant comme lui un langage oral, des surnoms ou des abréviations pour désigner les personnages, les Allemands ou d’autres personnes de sa condition. Les phrases sont courtes et peuvent même être nominales – par exemple lors de leur arrestation par les Allemands : « Beaucoup de bruit ! Près de moi un vieux couple, soixante-cinq ans à peu près ». Joffo tient à rendre la rapidité des événements qui se succèdent par son style d’écriture. Celui-ci est des plus courants, le vocabulaire utilisé n’est bien sûr pas toujours celui d’un enfant de dix ans, si ce n’est lors de conversations avec d’autres personnages où par exemple les Parisiens deviennent dans sa bouche des « Parigots ».

         L’auteur utilise le présent à la fin du récit pour que le spectateur puisse ressentir la rapidité des événements qui précipitent le IIIe Reich dans le gouffre. Il l’utilise également pour, comme il le dit lui-même, éviter que l’on confère à son récit l’aura sacrée que le passé confère aux événements. Joffo raconte une guerre, sa guerre et les faits tels qu’il les a vécus : il n’est pas un héros et n’a pas l’impression de l’être, il sait qu’il ne fut qu’un enfant et ne fait pas partie de ceux dont les livres d’histoire parleront.

         Le lecteur est au plus près des réflexions personnelles de Joseph, ce qui ouvre le champ des possibles et participe de la vision faussée transmise de la guerre et de la France sous l’Occupation, et ce qui donne lieu, souvent, à un décalage humoristique.

 

                     B/ Une vision du monde transformée par l’imagination

 

         Lorsque les deux héros, qui ne sont que des enfants, partent à l’aventure, ils ne se sont pour ainsi dire jamais rendus au-delà des murs de Paris et partent à la découverte de la France. Tout ce qu’ils savent du monde se résume aux histoires qu’ils ont pu lire ou qu’on leur a lues, aussi voient-ils le monde à travers elles. Lorsqu’ils rencontrent une grand-mère dans le premier train qu’ils prennent, Joseph remarque qu’elle « ressemble aux grands-mères des illustrations de [son] livre de lecture ». En revanche il ne peut cacher sa déception lorsqu’en chemin ils rencontrent un comte qui lui n’a rien à voir avec ce qu’il imaginait, c’est-à-dire un homme « avec un chapeau à plume et une épée à la garde munie de rubans ».

         Cette vision faussée de la réalité ne s’applique pas seulement aux personnages mais également aux lieux. La plus grande déception de Joseph est certainement celle que lui cause la ligne de démarcation entre la France libre et la France occupée qu’ils ont passée sans encombre son frère et lui : « Et le monde en parlait, c’était le bout du monde, et moi sans m’en douter, j’étais passé comme une fleur ! ». Ce qui déçoit notre jeune garçon, c’est avant tout le fait que cette ligne soit immatérielle : « La ligne ! Je me l’imaginais comme un mur […] et au lieu de tout ça : rien strictement rien ». Joseph s’imaginait des patrouilles, des canons gardant cette ligne, il se voyait, lui et son frère, cowboys essayant de passer entre les mailles des filets des Indiens, et tout ce qu’il en conclut c’est que « les Allemands manquent de plumes », et qu’il n’avait pas « une seule seconde l’impression d’avoir le moindre Apache à [ses] trousses ». Car même en un moment comme celui-ci, la traversée de la ligne de démarcation, qui a pu être tragique pour certains, les deux enfants ne perdent pas leur goût du jeu, en particulier Joseph qui s’imagine toute une histoire autour de cette aventure, comme si la réalité n’était pas à la hauteur de la fiction.

 

                     C/ La nécessité du mensonge : une autre guerre

 

         Les enfants ne font pas que travestir la vérité par leur imagination et pour leur plaisir, parfois, c’est une nécessité que de mentir, afin de sauver « sa peau ». Les adultes sont souvent amenés à mentir aux enfants, afin de les protéger de la réalité, ce qui s’avère de plus en plus difficile à mesure que la guerre frappe leurs proches ; mais au début du roman, cela semble encore possible : le prêtre qui a servi de couverture aux garçons leur explique que la grand-mère qui a été prise par la police car elle n’avait pas de papiers a été simplement raccompagnée chez elle, alors qu’elle a sans doute été enfermée dans un camp ou déportée.

         Plus tard, ce sont les enfants qui sont obligés de mentir afin d’échapper à la police ou à la déportation. Ils créent par là leur propre réalité, et avec une étonnante facilité : « ça sort tout seul et très bien à condition de ne pas réfléchir trop avant ». Ils deviennent familiers avec le mensonge qui finit par fonder leur vie puisqu’ils sont amenés, lorsqu’ils sont arrêtés à Nice et interrogés pendant un mois, à s’inventer une histoire : au lieu d’être de jeunes Juifs venus de Paris, ils deviennent de jeunes Français d’Algérie venus en vacances, et n’ayant pas pu repartir à Alger à cause du débarquement des Alliés en Afrique.

         Il n’est pas possible de survivre à la guerre avec de bons sentiments, mais on voit que les armes ne sont pas la seule solution. Par la force de leur persuasion, par leur courage et leur ténacité, ces enfants ont réussi à tenir tête pendant près d’un mois aux Allemands et à leurs interrogatoires, ce qui n’aurait pas forcément été à la portée de tout adulte peut-on croire. Sans doute ont-ils été protégés par leur innocence qui les amenait à croire et à espérer plus que de raison qu’ils ne seraient pas déportés. 

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