Un sac de billes

par

Réflexion sur la guerre

A/Un récit autobiographique et non historique

 

         Nousavons déjà parlé de cette différence mais il faut aussi prendre en compte undécalage important. L’autobiographie ou le roman autobiographique obéit à sespropres règles : Un sac de billesa été écrit par un homme adulte qui revient sur les événements qu’il a vécusétant enfant. Il y a donc un écart inévitable entre les deux périodes. Le tempspeut modifier les souvenirs, les altérer, les effacer, et même si Joseph Joffoa rédigé son œuvre en toute bonne foi, elle peut comprendre une partd’inventivité, lot de tout roman. La réflexion menée par l’enfant et lacompréhension qu’il a des événements au moment même, sans avoir connaissance ducontexte et des enjeux de la guerre, est bien évidemment différente de celleque mène l’adulte qui a connaissance des faits. Il raconte la guerre telle qu’ill’a vécue et surtout telle qu’il s’en souvient, ce qui n’est pas tout à fait lamême chose, et ce qui le distingue complètement du récit historique.

         Ilfaut donc lire le roman en faisant attention à ce décalage entre le temps dunarrateur et le temps de l’auteur. Parfois, ce dernier tisse des liens entreeux, notamment par le biais de prolepses, comme lorsque des personnagesdisparaissent : Joseph Joffo nous signale alors leur mort ou leurdisparition dans les camps, selon ce qu’il a pu apprendre ensuite ; oubien lorsqu’il écrit : « C’étaitle temps où tous les écoliers étaient en noir, une enfance en grand deuil,c’était prémonitoire en 1941 ». À ces moments-là, la figure de l’auteurapparaît clairement et le lecteur n’est plus aux côtés du jeune Joseph mais del’auteur mûr.

 

                     B/ Désacralisation del’horreur

 

         Nousavons déjà évoqué cette désacralisation en évoquant la transformation de laréalité par le biais de l’imagination ou du mensonge, processus interne àl’histoire, propre aux jeunes garçons, mais le romancier s’y emploie égalementà un autre niveau avec les outils de l’écrivain. Joseph Joffo fait en sorte dedésacraliser des moments potentiellement dramatiques en les apposant à lasimplicité du comportement des enfants et au rire, ce qui permet d’oublier quelquepeu la tragédie de ces instants. Par exemple, lorsque les enfants viennentd’apprendre que certains passeurs prennent l’argent des Juifs et s’enfuientavec sans conduire les gens à destination, les dénonçant même parfois, ilsdécident de faire la course eux-mêmes, comme si de rien n’était. De même,lorsque Joseph raconte l’histoire de Mémé Epstein, une vieille femme bulgarequi a fui les pogroms, il dispose à l’arrière-plan des enfants en train dejouer. Tout n’est que contraste à cette époque et surtout en 1941 comme lerésume cette phrase : « C’estdrôle comme les SS pouvaient s’attendrir en 1941 sur les petits garçonsjuifs ». À cette époque, les Allemands ne sont pas encore en train deperdre la guerre, ils se montrent donc généralement plutôt aimables avec lespopulations locales, ce qui n’est plus le cas dès 1942 et la mise en place dela Solution finale.

         Cettedésacralisation passe aussi par le récit de quelques moments du quotidien,assez cocasses, que les enfants ont vécus : des SS rentrent chez le pèreJoffo pour se faire couper les cheveux alors que figure la pancarte « Yiddish Gescheft » (« Juifsuniquement »), cachée par les enfants. La situation est tout à faitironique. De même, lorsqu’il est demandé à tous de porter les tristementcélèbres étoiles jaunes comme signes distinctifs, les enfants et leurscamarades pensent là qu’il s’agit d’une médaille, d’une décoration. Cetteapparition est appelée une « floraison ».Ce sont là les objets même de la mise au ban et de la « ségrégation »(pancarte, étoile) qui sont tournés en dérision et par là même désacralisés, cequi peut être vu comme un pied de nez fait aux nazis.

         Ladésacralisation devient des plus amusantes lorsque ce sont les personnagesréels, historiques, qui en font les frais. Plusieurs sont en effets nomméscomme Hitler, Pétain, Laval (chef du gouvernement) et Henriot (chef de lamilice française). Pour s’en moquer, Joseph Joffo les présente de manière àfaire contraster leurs personnages avec l’image diabolique qu’on leur prêtesouvent. Laval par exemple est présenté comme « un petit homme à grosse moustache […] qui nous parlait assis à unetable en nous regardant aves des yeux globuleux ». L’homme qui aorganisé la rafle du Vel’ d’Hiv’ est ici réduit à la figure d’un pantin presquecomique. Joseph Joffo opère donc une sorte de banalisation du mal, maisfinalement il se trouve assez proche de la réalité, en cela que même enfant, ils’est rendu compte que ceux qui étaient ses ennemis étaient des hommes commeles autres, et ceux qui voulaient le tuer n’avaient pas des faces de brutesmais bien le visage de tout un chacun.

 

                     C/ Incompréhension et absurdité de cetteguerre

 

         L’enfant qu’était Joseph Joffo ne pouvait comprendrela guerre et ce pour plusieurs raisons que l’on ne peut que comprendre. Lapropagande nazie, reléguée par la propagande vichyste, présente les Juifs surleurs affiches sous la forme d’une « araignée qui rampait sur le globe terrestre,une grosse mygale velue avec une tête d’homme, une sale gueule avec les yeuxfendus, des oreilles en chou-fleur, une bouche lippue et un nez terrible enlame de cimeterre ». Le jeune Joffo, lorsqu’il voit cela, ne peutcroire qu’il est juif, car il ne ressemble pas à cela, il ne s’identifie pas àce monstre. C’est tout son être qui est remis en cause dès lors qu’il porte uneétoile et que les autres cessent de voir en lui l’enfant qu’il a toujours étéjusque-là. « Je suis doncl’ennemi » – cette idée est sans doute la plus difficilementconcevable dans l’esprit d’un enfant. Joseph sait qu’il n’a rien fait auxnazis, il n’en a même jamais rencontré : il ne peut donc comprendrepourquoi ceux-ci lui en veulent au point de vouloir le tuer.

À l’instant où il est arrêté à Nice, Josephcomprend beaucoup de choses et notamment la raison pour laquelle tous lesadultes disent que la guerre est absurde. Jusque-là, l’enfant voyait en laguerre un conflit des plus ordonné et organisé qui avait une raison d’êtresuffisante pour la justifier. Elle ne ressemble en rien au chaos : « comment penser que Philippe Auguste, Napoléon, Clemenceau et tous lesministres, les conseillers, tous ces gens pleins de savoir, occupant les postesles plus élevés aient été des fous ? ». Mais cette guerre-là estdifférente, car elle est prête à jeter un enfant qui n’a rien fait en prison,et c’est cela l’absurdité à ses yeux. C’est une vision personnelle del’absurdité mais le cheminement de la pensée qui lui a permis de se rendrecompte de celle-ci est de plus pertinent. De nos jours encore, lorsque l’onpense à la Seconde Guerre mondiale, ne pense-t-on pas aux millions de Juifs etsurtout aux enfants qui ont été déportés et brûlés dans les fourscrématoires ? Ils paraissent toujours aujourd’hui les martyrs le mieux àmême de dénoncer l’absurdité du conflit.

 

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