Cromwell

par

L’utilisation de l’histoire au service de l’auteur

Il ne faut pas oublier que Victor Hugo propose dans Cromwell de porter sur les planches l’existence d’un homme réel,véritable personnage de l’histoire. Le héros éponyme, mort quelques deuxsiècles plus tôt, est un exemple d’homme ayant désiré un changement defonctionnement de la société, et ayant assis son pouvoir en renversantremarquablement les acquis traditionnels.

Il est bon de rappeler brièvement qui était Cromwell : homme politiqueanglais du dix-septième siècle, aux valeurs puritaines solidement ancrées, ilprend le contrôle d’un pouvoir jusqu’alors exclusivement monarchique enAngleterre. À la tête du Commonwealth, assemblée qui remplacera un monarquetrop autoritaire, Cromwell participe donc à réduire le pouvoir royal au profitde celui du Parlement, déléguant ainsi la souveraineté d’une seule personne à uneentité bâtie sur un tout autre modèle que la précédente autorité. Cependant,son pouvoir s’accroît au rythme de son ambition à faire de l’Angleterre unenation exclusivement puritaine, et un quasi-despotisme puritain remplacedésormais la monarchie de Charles Ier.

Si Hugo choisit de dépeindre une telle figure, le but recherché est demettre l’accent sur la capacité d’un homme seul à être maître de son destin, àinfléchir le cours de sa propre existence par les moyens qu’il se donnelui-même. L’auteur, fidèle aux caractéristiques qui vont définir le hérosromantique, s’attache à doter cette figure réelle des qualités d’entreprise, deprise en main de son destin qui, si elles influent le parcours de Cromwell demanière fictive, montrent cependant qu’un homme seul peut œuvrer indépendammentà la réussite de ses projets sans être guidé par une fatalité qui ne dépend pasde lui. En effet, le dénouement de cet épisode fictif de la vie de l’hommepolitique est tout à fait inattendu : après avoir déjoué la conspirationqui se tramait contre lui, menée par les deux partis royalistes (Cavaliers)et républicains (Roundheads) aux efforts paradoxalement conjugués,Cromwell prend la décision finale d’abandonner son but contre lequel touss’unissaient contre lui. Après s’être battu durant toute la pièce pourl’obtention de la couronne d’Angleterre, il renonce finalement à celle-ci surles conseils d’un poète, qui a su deviner le danger que représenterait pour luiune telle ambition. Ainsi, ce renoncement montre bien que le destin d’un hommen’est en rien scellé, et qu’il ne tient qu’à lui, par le jeu de la décision, dumoment opportun, de décider quelles en seront les composantes futures. Ainsi,si Cromwell décide de renoncer à la couronne, il accorde également la grâce auxparticipants du complot qui se tramait contre lui, montrant par là que lapensée d’un homme n’est jamais figée.

Tout est mis en place pour que le spectateur assimile Cromwell à unecréature du destin. À l’image des héros épiques, le héros de la pièce d’Hugoest un homme remarquable, plein de charisme, et qui se rend admirable par sonambition et la force de sa détermination. Il prend presque des alluressurhumaines dans la façon dont il fait face à l’adversité. De plus, l’épisodeoù il raconte à Manassé son songe d’enfance donne l’impression que Cromwell estle sujet d’une prophétie. Mais Hugo choisit de libérer son personnage desentraves du destin, en allant à l’encontre des attentes qu’il construit chez lespectateur.

« CROMWELL :

Le secret de ma vie et dema destinée.

Écoute. – Étant enfant,j’eus une vision. […]

« Honneur au roi Cromwell! » – Manassé, tu comprends !

Qu’en dis-tu ? – Cettenuit, ces feux dans l’ombre errants ;

Une tête hideuse, un lambeaude fantôme,

Dans un rire sanglantpromettant un royaume…

Ah ! c’est vraiment horrible! est-ce pas, Manassé ? »

Ainsi, le destin est nié à de nombreusesreprises dans la pièce. D’abord, il est nié lorsque Cromwell va à l’encontre detoutes les conventions en niant l’autorité de la monarchie. Il fait exécuterCharles Ier et sape petit à petit le pouvoir politique du roi. Ensoi, et au regard de l’histoire de l’Angleterre, aller contre le pouvoirmonarchique c’est aller contre l’ordre établi. Mais encore, le personnage deCromwell continue de prospérer malgré ceci. Le destin est encore nié lorsqueCromwell échappe à la conspiration qui aurait dû lui ôter la vie. Mais surtout,c’est par l’effet de surprise que Victor Hugo se joue du destin. En effet, toutau long de la pièce, les événements semblent conduire Cromwell vers la couronned’Angleterre. Le spectateur ne peut concevoir qu’au moment où l’opportunité seprésente à lui de s’en emparer, Cromwell décide d’abandonner. Ainsi, ni lepardon qu’il accorde aux conjurés, ni l’oreille prêtée aux conseils de Miltonne semblent appartenir à la destinée du personnage démesuré mis en scène parHugo.

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