Enfance

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Léon Tolstoï

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1828 : Léon Tolstoï (ou Lev Nikolaïevitch Tolstoï) naît au domaine d’Iasnaïa
Poliana
, près de Toula, dans l’ouest de l’Empire russe, d’un comte et d’une
comtesse. Celle-ci meurt avant les deux ans de l’enfant, le père à ses neuf
ans. La fratrie Tolstoï s’installe chez une tante à Kazan en 1841, et à seize
ans le jeune homme commence à étudier à la faculté de philosophie de la ville,
section philologie arabe et turque,
puis à celle de Droit l’année suivante, où il n’apprécie guère l’enseignement.
En 1947, sans avoir achevé ses
études, il revient donc au domaine
d’Iasnaïa Poliana
dont il a hérité,
où il souhaite mener une vie de
gentilhomme propriétaire
. Cette année-là il commence à écrire le journal qu’il tiendra jusqu’à sa mort, et
qui illustre sa volonté de
perfectionnement physique, intellectuel et moral
. On y lit en outre ses rêves de gloire, la lutte qui l’habite
à l’époque entre les plaisirs immédiats – le jeu notamment – et la quête de vertu.

1851 : Souffrant de l’écart entre ses aspirations et la faiblesse de sa
volonté, Tolstoï rejoint son frère et partage la vie des officiers d’artillerie
dans le Caucase, où les Russes
consolident leurs conquêtes. Il participe à des opérations comme volontaire
civil, puis élève-officier et enfin aspirant. Il se consacre en même temps
à l’écriture d’une trilogie dont le
premier tome, Enfance, paraît en 1852
dans Le
Contemporain
, revue radicale, libérale et occidentaliste. Le succès rencontré l’encourage à
continuer d’écrire. Deux tomes suivront : Adolescence (1854) et Jeunesse,
jamais terminé. Ce sont ses propres débuts dans la vie que décrit ici l’auteur,
sans mettre en place d’intrigue romanesque, à travers le personnage de
Nikolenka Irtenev, son alter ego dont
l’âme est longuement analysée par Tolstoï. Après avoir
rejoint l’armée de Crimée le jeune
homme assiste au siège de Sébastopol
(1854-1855) en tant que sous-lieutenant.
Cette expérience lui inspire ses Récits de Sébastopol, qui paraissent
en 1855 dans Le Contemporain. Au-delà de la chronique des évènements l’auteur
décrit l’esprit des soldats, dont il
exalte l’héroïsme sans l’idéaliser. En effet il commence à exprimer
l’incompatibilité entre la guerre et les exigences de la conscience humaine et
de la morale chrétienne. Ces récits, par leur ton nouveau, font sensation.

1856 : Plusieurs récits paraissent cette année-là. Deux hussards constituent
cette fois un récit de pure imagination. Les « deux hussards » en
question, dont Tolstoï propose une étude, sont un père et un fils qui, par
hasard, se sont chacun retrouvés, à un long intervalle de temps, dans le même
village. Alors que le père avait eu une aventure amoureuse avec une jolie veuve,
le fils, moins authentique, n’arrivera pas à séduire la fille de celle-ci. Matinée
d’un propriétaire
raconte les essais, suite à une crise morale,
qu’entreprend un étudiant revenu sur ses terres pour améliorer le sort de ses serfs. Mais ceux-ci n’opposent que de
la méfiance à ses innovations, qu’il s’agisse des logements en pierre qu’il
leur propose ou d’un hôpital. Pour autant, l’auteur, qui use à nouveau d’une
matière autobiographique, continue d’éprouver de la sympathie pour cette paysannerie ignare dont il étudie les différents types. Cette même année Tolstoï avait tenté d’offrir la liberté à ses paysans, après avoir pris
sa retraite, mais ceux-ci, craignant un piège, l’avaient refusée. Tourmente
de neige
présente une autre étude du peuple russe, cette fois à
l’occasion d’une tempête vécue dans un traîneau au milieu de moujiks.
L’idéalisation dont ils sont l’objet anticipe le mysticisme populaire dont l’auteur se fera plus tard le défenseur.

1857 : Tolstoï voyage en Europe, en Allemagne, en France, en
Suisse et en Italie du Nord. Il se montre très critique vis-à-vis d’un Occident
qu’il juge matérialiste et peu
sensible à l’art. Dans Lucerne, court récit
autobiographique écrit cette année-là, il en stigmatise la mesquinerie bourgeoise.

1859 : Dans Le Bonheur conjugal Tolstoï se livre au portrait du couple
formé par une jeune orpheline et le tuteur dont elle s’est éprise. Leur
« bonheur conjugal » se brise quand la femme se laisse aller à son
désir de fréquenter le monde à la capitale. On retrouve dans cet écrit de
jeunesse en partie autobiographique les thèmes chers à Tolstoï : la vanité de la vie mondaine, l’exaltation de l’instinct qui dirige l’homme vers la
terre et le peuple, tandis que la femme est censée s’épanouir dans l’éducation
de ses enfants. Cette année-là Tolstoï, qui prône un art affranchi des passions
du moment, rompt avec Le Contemporain, dont la section
critique est désormais tenue par les « hommes nouveaux », radicaux et
révolutionnaires, et il prend ses distances
avec l’intelligentsia progressiste
. Il ouvre
en outre une première école pour les
enfants de ses paysans, qu’il
instruit lui-même.

1860 : Les Décembristes, roman inachevé, évoquent le retour à Moscou
d’un de ces exilés qui avaient participé en 1825 au coup d’État suite à la mort d’Alexandre Ier, punis par
Nicolas Ier, et graciés lors de l’accession au trône d’Alexandre II.
Tolstoï essaiera de reprendre l’œuvre dans la deuxième moitié des années 1870
et en 1884. L’écrivain refait un voyage
en Europe en 1860-61 pour y étudier
les systèmes d’éducation pour les
jeunes enfants. Il élabore le sien à rebours de ceux, fondés sur la contrainte,
dont il est témoin. À son retour il se fait médiateur de paix quand Alexandre II abolit le servage, mais les
propriétaires fonciers se plaignent de son attitude trop favorable aux paysans.
En 1862 il fonde la revue pédagogique Iasnaïa Poliana, où il défend les principes d’une éducation
proche des besoins du peuple, auprès duquel l’élite pourrait, pense-t-il,
s’édifier. Tolstoï épouse cette année-là la fille d’un médecin moscovite de
seize ans sa cadette. Ils auront ensemble treize enfants dont huit atteindront
l’âge adulte.

1863 : Dans Les Cosaques, œuvre à nouveau en partie autobiographique,
Tolstoï exalte une vie proche de la
nature
à travers le parcours du héros qui part dans le Caucase en quête de
renouveau. Il y découvre une vie primitive mais tout lui paraît d’une noble
simplicité et répondre à ses désirs d’une existence
sans artifice
. La jeune Cosaque dont il s’éprend lui préfère cependant un
des siens, qu’elle sent plus proche d’elle malgré les aspirations du jeune
homme. La nature du Caucase est présentée comme luxuriante et majestueuse. À
cette période l’écrivain s’occupe d’agriculture et d’élevage, tente de faire
prospérer son domaine.

1865-69 : La Guerre et la Paix, monument de la littérature mondiale, paraît
en feuilleton dans la revue conservatrice Le Messager russe. L’œuvre entremêle
la chronique de la vie domestique et mondaine de plusieurs familles nobles –
autour notamment des deux figures de Nicolas Rostov et Marie Bolkonski,
inspirées des parents de l’écrivain –, à l’histoire de la Russie au début du XIXe
siècle, lors de la campagne de Napoléon. Le roman se distingue par la vivacité
de ses personnages, dont les personnalités et les aspirations, très diverses,
ne sont pas décrites ou analysées mais exposées concrètement dans des mises en
scène qui révèlent leur vérité intime ; mais encore par la réflexion sur l’histoire (véritable
historiosophie) à laquelle se livre l’auteur : de même qu’il décrit les
batailles « au ras du sol », il démythifie
ceux dont on dit qu’ils « font l’histoire », et dont la volonté lui
apparaît en réalité noyée dans de plus grands mouvements comme « l’esprit » de la nation russe, les instincts d’une masse qui ont prévalu, d’après lui, dans l’issue des évènements. Il
défend donc un fatalisme vitaliste
contre toute conception volontariste. L’écrivain met en valeur la vanité de la grandeur, de certains rêves,
et exalte à nouveau la spontanéité,
notamment dans la figure d’un simple paysan, Platon Karataïev, qui apprend à
Pierre Bezoukhov, nouvel avatar de l’auteur marqué par l’inquiétude spirituelle,
l’amour d’autrui et l’acceptation de la vie.

1875-1877 : Avec Anna Karénine, qui paraît en feuilleton dans la même revue, Tolstoï, parti d’un fait divers, met en
parallèle le destin de deux couples, celui que forment Anna Karénine, qui
quitte son mari, un haut fonctionnaire pétersbourgeois, ainsi que son fils,
pour vivre avec Alexeï Vronski, un brillant officier dont elle a un deuxième
enfant ; et d’un autre côté le plus traditionnel couple qui unit
Constantin Lévine et sa femme Kitty, qui l’avait d’abord rejeté, étant
elle-même entichée de Vronski. Si l’amour
vécu en marge de la société
paraît voué au malheur, puisqu’Anna finit par
lasser Vronski avec sa passion exclusive, d’autant plus exigeante qu’elle a
sacrifié sa réputation pour lui, l’amour conventionnel de Lévine, dont
l’existence est celle d’un propriétaire rural passionné par la terre, ne le
satisfait pas entièrement puisqu’il est le sujet d’une crise morale que toutes ses recherches livresques ne peuvent apaiser.
Véritable alter ego de l’auteur et héros du roman, son personnage apparaît en
effet pétri de scrupules moraux,
religieux et sociaux
, et permet d’introduire dans le roman une actualité
politique et sociale. Il finit par découvrir, au contact d’un journalier, que
le raisonnement ne peut rien là où la
foi instinctive
permet de donner du sens
à l’existence
, le même qui permet aux plus humbles d’accepter leur
condition. À nouveau Tolstoï défend l’authenticité :
le personnage d’Anna, qui apparaît pourtant comme une mère coupable, reste beau
parce que son amour est un don total et irréfléchi, et parce que
son authenticité contraste à son avantage avec le pharisaïsme de son mari comme
avec la dignité chevaleresque de son amant. Elle finit par se punir elle-même
après avoir dû subir le jugement sévère
de la société
, quant à elle condamnée par l’auteur pour sa vanité. L’œuvre
passionne la société russe, qui bruissait alors de discussions sur l’émancipation de la femme. Tolstoï se
force à terminer le roman alors qu’il souffre d’une grave dépression. Le vertige du néant lui fait sentir l’impossibilité de vivre sans la foi.
L’apprentissage de l’hébreu lui autorise un travail critique de la théologie et
d’exégèse des textes bibliques.

1880-1882 : Tolstoï publie une série d’essais illustrant la crise morale et religieuse qu’il
connaît. En raison de son contenu Ma confession paraîtra à Genève en
1884. Dans ce texte Tolstoï analyse l’évolution de sa foi depuis sa jeunesse,
ainsi que celle de sa perception du sens de la vie. Après avoir poursuivi des
vanités il s’est rendu compte, dit-il, que la vraie religion, la religion vécue
et non pensée, se rencontrait parmi les masses populaires et devait répondre à
deux principes simples : l’amour de Dieu et celui du prochain, déclinables en les cinq
commandements du Sermon sur la montagne : ne te mets pas en colère, ne
commets pas l’adultère, ne prête pas serment, ne résiste pas au mal par le mal,
ne sois l’ennemi de personne. Il écrit en outre L’Église et l’État (1881), Quelle
est ma foi ?
(1880-1884) et Que
faire ?
(1884-1886). Son christianisme nouveau va de pair avec une critique généralisée des structures sociales, politiques,
religieuses et économiques
qui y contreviennent, ainsi que des formes d’art qui les soutiennent, tout
comme les sciences et le progrès technique dont tous les hommes ne
bénéficient pas équitablement.

1881-1885 : Les Récits populaires illustrent également la crise religieuse de
Tolstoï. Ces dix contes écrits entre 1881 et 1885 visent à diffuser des leçons morales parmi le peuple. Comme
l’auteur les veut didactiques, il
les situe dans un milieu familier aux petites gens des campagnes et emploie une
langue truculente et simplifiée. De même l’illustration d’un
principe moral est préférée à l’analyse psychologique. Pour exemple, De quoi vivent les hommes, paru en revue
en 1881, est l’histoire d’un ange déchu qui, recueilli par un cordonnier
pauvre, redécouvre les préceptes divins et l’équivalence entre Dieu et amour.
Après avoir déménagé à Moscou en 1882 pour l’instruction de ses enfants
et participé au recensement de la population, Tolstoï prend conscience de la misère urbaine et son idéal de retour à la vie agricole
patriarcale
s’en trouve renforcé.

1886 : La Mort d’Ivan Ilitch, la nouvelle la plus connue de Tolstoï,
raconte la prise de conscience d’un bourgeois malade qui, au contact du jeune
paysan qui s’occupe de lui, lequel est plein d’entrain et se montre doué d’une
véritable empathie, se rend compte que sa vie a été un mensonge, son entourage
se montrant étrangement indifférent à son sort. Il parvient à mourir heureux en
se détournant de lui-même et en plaignant ses proches, en éprouvant un
véritable élan d’amour pour eux. L’auteur dénonce ici, une nouvelle fois, l’hypocrisie et la mesquinerie propres au respect des convenances sociales. De la même année date le drame très sombre en cinq actes
La Puissance des ténèbres
, l’histoire
d’un serf qui, après la mort de son maître, épouse la veuve de celui-ci. Il
subit dès lors l’influence néfaste de sa femme et de sa mère, deux intrigantes,
si bien qu’il en vient à devoir tuer l’enfant qu’il a avec sa belle-fille. Un
sursaut de sens moral le pousse cependant à avouer ses fautes publiquement lors
du mariage de celle-ci, qu’on veut forcer à se marier pour capter son héritage.

1889 : Les Fruits de l’instruction, comédie en quatre actes,
stigmatise la vanité et l’égoïsme des gens aisés à travers l’histoire d’un
bourgeois entiché de spiritisme. Une domestique profite de séances pour lui
faire signer l’acte de ventes de propriétés terriennes au bénéfice de son
fiancé. Cette nouvelle défense des
humbles
relève cependant plus de la caricature
que de la peinture de mœurs. Le roman La Sonate à Kreutzer, une des œuvres
les plus lues de Tolstoï, se penche sur la nature de ce qui doit fonder un
couple. Pozdnychev, marié à une jeune fille dont l’apparence l’avait charmé, finit
par se rendre compte que c’est uniquement la sensualité qui les avait liés. Une
certaine indifférence finit par se muer en jalousie quand la jeune femme
s’éprend d’un jeune violoniste, avec lequel elle a l’habitude de jouer la Sonate à Kreutzer de Beethoven. Dès lors
la famille se déchire, les enfants prennent parti, et Pozdnychev, surprenant sa
femme en train de dîner avec le violoniste, finit par la poignarder.
L’épigraphe biblique invite à penser que le désir en lui-même, même celui de sa propre femme, est un péché. Dans la postface, se fait même
jour une haine de la sexualité que
la perspective de la fin de l’humanité ne retient pas. Les famines des gouvernements du Centre en 1891, 1893 et 1898 pousse
l’écrivain à participer à une action
d’aide aux paysans
. Il écrit à cette fin des articles mais adresse aussi
des lettres à Alexandre III puis Nicolas II.

1895 : Maître et Serviteur conte l’histoire de Vassili, un riche
marchand qui, par peur de manquer une bonne affaire, part sur les routes avec
son serviteur Nikita malgré le temps qui s’annonce dangereux et les réticences
de celui-ci. Tolstoï s’emploie à faire ressentir la morsure du froid à son
lecteur, et il devient évident que les deux hommes vont mourir. Si le marchand
continue longtemps de penser à ses affaires et montre un grand mépris pour le
devenir de son serviteur, la proximité de leur fin va finalement rapprocher leurs conditions.

1898 : Le Père Serge, conte écrit entre 1890 et 1898 et qui ne
paraîtra qu’en 1911, illustre l’essence de la pensée de l’écrivain. Il raconte
l’histoire d’un ermite de grande
renommée qui, rencontrant une femme qui travaille durement pour élever ses
fils, comprend que c’est elle qui mène une vie
de sainteté
, et qui finit par se mettre au service des autres. La même
année l’essai Qu’est-ce que l’art ?
défend un art populaire, accessible à tous, exprimant des aspirations religieuses, à rebours d’un
art moderne qui sollicite surtout des émotions artificielles chez les classes
privilégiées.

1899 : Le roman Résurrection paraît
dans la revu Niva. Il raconte le destin de Katioucha, une
jeune femme séduite puis abandonnée par son jeune maître, qui va connaître la
prostitution et une injuste condamnation à des travaux forcés pour avoir
supposément empoisonné un client. Dans le jury se trouve par hasard son ancien
maître, un prince qui, conscient d’avoir entraîné la chute de la jeune femme,
va tenter de racheter sa faute en la suivant en Sibérie et en tentant de
l’épouser. Katioucha lui préférera cependant un homme qui ne sera pas motivé
par le désir de se racheter. À travers le parcours de ces deux êtres qui connaissent
chacun une « résurrection », Tolstoï élabore une violente critique de la société
et des institutions, et
particulièrement de l’Église et de la justice, qui apparaissent au service du
maintien des privilèges des classes favorisées.

1900 : Le « cadavre » du drame
en six actes Le Cadavre vivant est Fedia Protassov, un mari ayant abandonné
sa femme mais qui se trouve incapable de mentir et de s’accuser pour qu’elle
obtienne le divorce et puisse se remarier. Il feint donc le suicide avant
qu’une dénonciation ne conduise le trio devant un tribunal. Alors que l’issue
du procès s’annonce favorable, Protassov, homme généreux mais faible, toujours incapable
de feindre, finit par se tuer vraiment. Ici Tolstoï stigmatise particulièrement la famille
bourgeoise
. L’année suivante Tolstoï est excommunié par le Saint-Synode.

1904 : Le récit Hadji-Mourat, composé
entre 1896 et 1904, ne paraîtra qu’en 1912. Il est intitulé d’après le chef
d’une tribu montagnarde du Caucase, homme
d’une nature primitive, noble et délicate à la fois, qui s’allie un temps avec
les Russes pour combattre Ismaïl, un autre chef qui a tué son père et maintient
sa famille prisonnière. La défiance des Russes à son égard pousse cependant
Hadji-Mourat à attaquer seul son ennemi. Il trouvera la mort à l’issue d’une
résistance héroïque. L’œuvre contient notamment un portrait acerbe de Nicolas Ier,
peint comme un autocrate vain, brutal et
borné
, qui vaudra au texte des coupures par la censure.

1905 : Dans les Mémoires du starets
Fiodor Kouzmitch
, Tolstoï développe la légende
selon laquelle Alexandre Ier ne serait pas mort en 1825 mais se
serait fait ermite, sous le nom de
ce Fédor Kouzmitch décédé en 1864. L’auteur imagine le journal qu’il aurait
alors tenu, décrivant sa vie intérieure, évoquant rétrospectivement la vie
frivole de la cour impériale. Lors de la révolution
de 1905
, l’écrivain s’élève contre
tout usage de la violence et voit
d’un mauvais œil la mise en avant d’un prolétariat industriel. Pendant la
période de réaction qui suit il dénoncera
les condamnations massives à la peine
capitale
. En 1881 déjà il avait demandé à Alexandre III la grâce des
révolutionnaires terroristes ayant assassiné Alexandre II.

1910 : Après avoir quitté secrètement son domaine avec une de ses filles et
son médecin, Léon Tolstoï tombe malade et meurt
à la station ferroviaire d’Astapovo, dans l’oblast de Lipetsk, au sud-est de
Toula.

 

Éléments sur l’art et la
pensée de Léon Tolstoï

 

Tolstoï a tenu son Journal de l’âge de dix-neuf ans, en 1847, jusqu’à trois jours
avant sa mort. Il y expose un long combat intime autour du sens à donner à sa
vie, de l’appel à Dieu, le journal devenant alors un outil de perfectionnement moral. On y retrouve
aussi son intérêt pour les questions pédagogiques et sociales. Mais au-delà du Journal, on peut dire que l’écriture dans son entier chez cet
écrivain – qui ne s’est pas tout de suite considéré comme tel – est d’abord un instrument d’introspection. Son œuvre
est en effet truffée d’examens de
conscience
, de plongées derrière les masques
des convenances
– qui permettent par exemple de découvrir la vanité
derrière le courage –, au gré de ce qu’un critique russe contemporain a appelé
une « dialectique de l’âme ».
Ces analyses permettent à Tolstoï d’exalter
le petit peuple
, moins dissimulé, ou la petite noblesse provinciale,
catégories sociales plus proches des qualités défendues par l’écrivain : authenticité, spontanéité, naturel. L’artifice
et les conventions dépourvues de sens sont ainsi systématiquement dénoncés dans
son œuvre, qui peut être lue tout du long comme une étude du conflit entre civilisation et nature.

À l’issue de la crise morale qui partage sa vie,
les écrits de Tolstoï seront davantage orientés vers l’illustration des
bénéfices qu’il y a à suivre une loi
d’amour simple
, plutôt que les préceptes d’une religion déformant la parole authentique du Nouveau Testament.
L’écrivain condamne alors aussi vivement l’attrait de la chair, la tentation de
la gloire terrestre.

Cependant, si à certains égards Tolstoï apparaît
comme un des premiers maîtres à penser du XXe siècle naissant, il
est surtout lu aujourd’hui pour ses grands œuvres qui font montre d’un grand talent de romancier et de psychologue. Au-delà de la vaste fresque de la Russie au XIXe siècle qu’il propose,
demeurent des personnages très vivement
peints, et dont les âmes tourmentées fascinent par leur
mise en lumière de ce que la condition
humaine
a de plus profond et de plus essentiel.

 

 

« J’ai des
centaines de roubles dont je ne sais que faire, et elle est là debout, dans sa
pelisse déchirée et me regarde timidement, pensait Pierre. Et pourquoi a-t-elle
besoin de cet argent ? Comme si cet argent pouvait lui ajouter un atome de
bonheur, de paix intérieure. Est-il une chose au monde qui puisse nous rendre,
elle et moi, moins asservis au mal et à la mort ? Cette mort qui terminera
tout et qui doit venir aujourd’hui ou demain, peu importe, ce n’est tout de
même qu’un instant en comparaison de l’éternité. »

 

« Seule
l’activité inconsciente est féconde et l’homme qui joue un rôle dans les
évènements historiques ne comprend jamais leur signification. S’il essaye de
les comprendre, il est frappé de stérilité. La signification de ce qui se
passait alors en Russie était d’autant moins perceptible qu’on y participait de
plus près. »

 

« Dans
tout ce qui était proche et compréhensible, il ne voyait que l’aspect borné,
mesquin, quotidien, absurde. Il s’armait d’une longue-vue mentale et regardait
au loin, là où le quotidien, le mesquin voilé par la brume, lui apparaissait
grand, infini, uniquement parce qu’il était indistinct. C’est ainsi que lui
étaient apparues la vie de l’Europe, la politique, la maçonnerie, la
philosophie, la philanthropie. […] Maintenant il avait appris à voir la grandeur,
l’éternité, l’infini en tout. Aussi était-il naturel que pour le voir, pour
jouir de sa contemplation, il eût jeté sa longue-vue avec laquelle il avait
regardé jusqu’alors par-dessus la tête des hommes, et qu’il contemplât
joyeusement autour de lui la vie perpétuellement changeante, toujours grande,
incompréhensible et infinie. »

 

Léon
Tolstoï, La Guerre et la Paix,
1865-1869

 

« “Eh
bien, à quoi vais-je me résoudre ? se dit-il, cherchant à donner une forme
aux rêveries qui l’avaient occupé durant cette courte veillée et qui toutes
pouvaient se ramener à trois ordres d’idées. D’abord le renoncement à sa vie
passée, à son inutile culture intellectuelle, à cette instruction qui ne lui
servait à rien : rien ne lui semblait plus simple, plus facile, plus
agréable. Puis l’organisation de sa future existence, toute de pureté, de
simplicité ; il n’en mettait pas un instant en doute la légitimité, il
était sûr qu’elle lui rendrait la dignité, le repos d’esprit, le contentement
de soi-même qui lui faisaient si douloureusement défaut. Restait la question
principale : comment opérer la transition de sa vie actuelle à l’autre ?
Rien à ce sujet ne lui paraissait bien clair. “Il me faudra prendre femme et de
toute nécessité m’adonner à un travail quelconque. Devrai-je abandonner
Pokrovskoié ? acheter de la terre ? devenir membre d’une commune
rurale, épouser une paysanne ? À quoi vais-me résoudre ?” se
demandait-il une fois de plus sans trouver de réponse. “Au surplus, n’ayant pas
dormi, je ne saurais avoir des idées bien nettes. Ce qu’il y a de sûr, c’est
que cette nuit a décidé de mon sort. Mes anciens rêves de bonheur conjugal ne
sont que niaiseries. Ce que je veux maintenant sera bien plus simple et bien
meilleur… Que c’est beau !” pensa-t-il en considérant un bizarre
assemblage de nuages floconneux qui formaient au-dessus de sa tête comme une
coquille aux tons de nacre. “Que tout, dans cette charmante nuit, est
charmant ! Mais quand donc cette coquille s’est-elle formée ? Il y a
quelques instants on ne voyait au ciel que deux bandes blanches ! Ainsi se
sont modifiées, sans que j’y prisse garde, les idées que j’avais sur la vie.” »

 

Léon
Tolstoï, Anna Karénine, 1875-1877

 

« En plus des réflexions au sujet des nominations et des
changements dans le service qui pouvaient résulter de ce décès, le fait même de
la mort d’un ami éveilla comme toujours en tous ceux qui apprirent cette
nouvelle un sentiment de joie : ce n’est pas moi, c’est lui qui est mort.
“Voyez donc ! il est mort, et moi je vis !” Ainsi pensait ou sentait
chacun. Quant aux bonnes connaissances d’Ivan Ilitch, à ceux qu’on appelait ses
amis, ils songeaient en outre involontairement qu’ils avaient encore à
accomplir de très ennuyeux devoirs de convenance, qu’il leur fallait assister
au service funèbre et faire à la veuve une visite de condoléances. »

 

Léon Tolstoï, La Mort d’Ivan Ilitch, 1886

 

« L’esclavage
de la femme réside uniquement dans le fait que les hommes désirent et jugent
bon d’user d’elle comme d’un instrument de jouissance. Aujourd’hui on l’émancipe,
on lui accorde tous les droits de l’homme, mais on continue à la considérer
comme un instrument de jouissance, on l’éduque dans ce sens dès l’enfance et
par l’opinion publique. Aussi reste-t-elle une esclave, humiliée, pervertie, et
l’homme reste un possesseur d’esclaves corrompu. »

 

Léon
Tolstoï, La Sonate à Kreutzer, 1889

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Léon Tolstoï >