Enfance

par

Une innocence perdue

Le narrateur perdra une part de son innocence en arrivant à Moscou, où il ira avec son père et son grand frère pour ses études : « – Vous savez déjà, je pense, que je pars cette nuit pour Moscou et que je vous emmène – poursuivit-il. – Vous habiterez chez votre grand’mère, et maman restera ici avec les fillettes. N’oubliez pas que sa seule consolation sera de savoir que vous travaillez bien et qu’on est content de vous. » Chez sa grand-mère, il apprendra les bonnes manières, la danse, la langue française. La mère restera à la campagne. C’est donc à Moscou qu’il perd une part de son innocence enfantine ; il y découvre ce qu’il ne connaissait pas à la campagne, c’est-à-dire un sentiment de jalousie, le manque de tranquillité entraîné par des mouvements constants. Il s’y fera quelques amis, se rendra dans des bals, rencontrera des jeunes filles, etc. Il y rencontre l’amour pour la première fois, qui entraîne des souffrances, de la jalousie, de la haine parfois, et crée en lui un sentiment de frustration énorme dû à sa timidité : « Les timides souffrent parce qu’ils sont dans le doute sur l’opinion que les autres ont d’eux ; aussitôt que cette opinion s’est manifestée, même à leur désavantage, leur malaise cesse. »

Tous ces sentiments, ces tourments liés à l’enfance, à l’apprentissage de la vie, sont en fait intemporels, et seront toujours ressentis, et donc capables de toucher le lecteur.

 

Le décès de la mère du narrateur changera également tout dans sa vie et fait partie du chapitre « Chagrin » :

« Le lendemain, très tard le soir, je voulus la revoir encore une fois ; surmontant le sentiment involontaire de peur, j’ouvris doucement la porte et sur la pointe du pied, j’entrai au salon.

Au milieu de la chambre, sur une table, était le cercueil, entouré de cierges allumés posés dans de hauts chandeliers d’argent ; dans un coin reculé était assis un diacre qui, d’une voix basse et monotone, psalmodiait les prières.

Je m’arrêtai à la porte et regardai, mais dans mes yeux il y avait tant de larmes, et mes nerfs étaient si dérangés, que je ne pouvais rien distinguer ; tout se confondait d’une façon étrange : la lumière des cierges, le brocart, le velours, les grands chandeliers, l’oreiller rose garni de dentelles, la petite couronne de fleurs, le bonnet à rubans et encore quelque chose de diaphane, couleur de cire. Je montai sur une chaise pour mieux regarder son visage, mais à l’endroit où il devait être, je vis encore la même chose, transparente, jaunâtre. Je ne pouvais croire que ce fût son visage. Je me mis à le regarder plus fixement, et peu à peu, je reconnus les traits si chers. Quand je fus convaincu que c’était elle, je tressaillis d’horreur. Pourquoi ses yeux fermés sont-ils si enfoncés ? Pourquoi cette effrayante pâleur, et sur une des joues, une tache noire sous la peau transparente ? Pourquoi l’expression du visage si sévère et si froide ? Pourquoi les lèvres sont-elles si pâles, et leur ligne si belle, si majestueuse, exprime-t-elle si bien la tranquillité de l’au-delà qu’un frisson glacé court dans mon dos et mes cheveux, tandis que je la regarde fixement ?… »

Cette mort fera perdre en partie son innocence au narrateur, c’est une incursion dans la dure loi de la vie et de la mort qui lui fait gagner en maturité. C’est une nouvelle étape, une transition, mais qui crée en lui un sentiment étrange : il parle comme si sa mère n’avait aimé que lui, comme s’il avait été le seul à l’aimer également : « Quels droits ont-ils pour parler d’elle et la pleurer ? » se dit-il lorsque les autres pleurent sa mère.

Le second tournant de cette nouvelle peut sembler être lorsque le narrateur accompagne son père et son grand frère pour aller à Moscou voir la babouchka (la grand-mère) pour lui annoncer le décès de la mère.

C’est d’ailleurs la mort de la mère qui clôt la nouvelle, comme si ce décès achevait aussi l’enfance du narrateur. 

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