L'illusion comique

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Pierre Corneille

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1606 : Pierre Corneille naît à Rouen dans une famille de petits
magistrats et de fonctionnaires royaux. Son père a la charge d’avocat du roi.
Il est un brillant élève du Collège de Bourbon, tenu par les Jésuites, où son goût pour le théâtre et les stoïciens latins
s’affirme. Il étudie ensuite le droit
et à dix-huit ans devient avocat.
Quatre ans plus tard son père lui achète deux offices d’avocat du roi. Le jeune homme s’est en parallèle tourné
vers l’écriture théâtrale ; c’est une jeune femme qui lui aurait inspiré
sa première comédie.

1629 : Corneille fait son entrée au théâtre avec la comédie en cinq actes et en vers Mélite, ou les fausses lettres, représentée au
Jeu de paume de Berthaud à Paris, après avoir d’abord été donnée à Rouen par la
troupe qui s’installera au jeu de paume du Marais. Cette pièce se distingue des
comédies de l’époque par la condition
des personnages, plus élevée que d’ordinaire,
et qui ne font plus rire sur le mode grossier et bouffon de la farce. Corneille
invente en quelque sorte la comédie de
mœurs
. Éraste présente à son ami Turcis sa fiancée, Mélite. Ces deux
derniers s’éprennent l’un de l’autre. Éraste va dès lors monter une machination
à base de fausses lettres pour saboter leur relation. Dans un
« examen » qu’il adjoindra plus tard à l’œuvre, Corneille relevait
les invraisemblances de la pièce, et tentait d’en expliquer le succès par le ton nouveau de cette pièce
sentimentale
, qui mettait en scène des conversations entre d’honnêtes gens. Le public sut goûter une
dignité et un naturel nouveaux. À partir de cette pièce Corneille décide de se
consacrer au théâtre.

1630 : Corneille écrit Clitandre, une tragi-comédie échevelée dont les développements romanesques étaient censés répondre aux
accusations de statisme concernant Mélite.
L’intrigue, très compliquée, est organisée autour de deux princesses aimant le
même homme. Comme une seule est payée de retour, l’autre en éprouve un puissant
désir de vengeance. L’auteur revient ensuite à sa veine comique et donne
successivement La Veuve (1632), La Galerie du Palais (1633), La Suivante (1634) et La Place Royale (1634).

1635 : Avec Boisrobert, Guillaume Colletet, Claude de l’Estoile et Jean
Rotrou, Corneille rejoint la Société des
cinq
auteurs fondée à
l’initiative du cardinal de Richelieu,
qui souhaitait grâce à elle voir certaines de ses idées mises en scène. Protégé
de celui-ci, Corneille touche une pension mais tentera rapidement de se
soustraire aux contreparties qu’elle exigeait.

1636 : L’Illusion comique est
représentée au théâtre du Marais. Cette comédie romanesque en cinq actes et en
vers multiplie les péripéties et les invraisemblances ; l’auteur lui-même
la qualifiera de « galanterie extravagante »
dans son examen de l’œuvre. Pridamant,
père sévère dont le fils s’est enfui, fait appel au magicien Alcandre pour le retrouver. Dans sa grotte, celui-ci fait apparaître, prétendument grâce à des enchantements, Clindor, le fils en question, devenu l’acolyte de Matamore, un étrange capitaine gascon.
Le père assiste à des querelles amoureuses, voit son fils en danger, veut
l’aider, puis se lamente quand il le croit mort. Mais il s’avère qu’il n’est
qu’en prison ; puis soudain le père le voit partager avec des comédiens la
recette d’une tragédie qu’il vient de jouer. Tout était donc faux, mais le père
déplore la vocation de son fils. S’ensuit une défense du théâtre par le magicien. Cette pièce dans un goût baroque, inspirée des théâtres espagnol
et anglais, mélange de pastorale, de comédie, de farce, de tragi-comédie et de
tragédie, fondée en outre sur une mise
en abyme
du théâtre et terminée sur un mode rhétorique, vaudra à Corneille
un grand succès. Le personnage de
Matamore, avatar du type du soldat fanfaron des comédies latines, intègrera
même la langue comme nom commun. Hormis Le
Menteur
en 1643, Corneille n’écrira désormais que des tragédies.

1637 : La tragi-comédie Le Cid, en cinq actes et en vers, connaît très vite un grand succès. Corneille emprunte son
sujet à une pièce de Guillén de Castro (1569-1631), qui mêlait déjà l’histoire
et la légende espagnoles. L’histoire, bien connue, repose sur les amours contrariées de Rodrigue et Chimène que l’opposition de leurs pères, et la mise à mort de celui
de Chimène par Rodrigue, tiennent éloignés. Chimène se retrouve en effet
partagée entre son amour pour Rodrigue et le respect qu’elle doit à l’honneur
familial
. Avec l’honneur du lignage, l’héroïsme
individuel
et l’autorité de l’État sont
des éléments importants de la pièce. Lors de la querelle du Cid qui s’ensuit, les principaux reproches faits à
l’auteur touchent au non-respect de la fameuse règle des trois unités du
théâtre classique, et au choix d’un sujet espagnol alors que la France est en
guère contre son voisin ibérique. L’Académie française elle-même, récemment
créée, dont l’arbitrage est décidé par Richelieu, condamne la pièce. C’est pour
l’auteur le début d’une réflexion théorique sur le théâtre. Le Cid sera en partie réécrit et
rebaptisé tragédie.

1640 : Corneille s’était déjà essayé en 1635
à la tragédie, genre tout juste remis à la mode, avec Médée, qui n’était guère
qu’une imitation d’Euripide et de Sénèque ; sa première véritable pièce du
genre est Horace, en cinq actes et en vers. Corneille choisit cette fois
son sujet, romain, chez Tite-Live. L’auteur reprend le célèbre épisode du
combat entre la fratrie Horace et la fratrie Curiace, qui représentent
respectivement les villes de Rome et
d’Albe alors en conflit. Chaque
fratrie est composée de trois frères dont l’un est marié à l’une des sœurs de
l’autre famille : Sabine à Horace, Camille à Curiace. Ce sont donc deux
familles liées qui s’affrontent, après avoir été désignées, pour décider de
l’issue de la guerre. Seul survivant, Horace, après avoir vaincu grâce à la
ruse les Curiaces, tue sa sœur Camille qui lui reproche le meurtre de son mari.
Un procès s’ensuit. Corneille articule donc le conflit entre amour et raison d’État, cruellement tranché par Horace,
autour des thèmes d’une soif de gloire et
d’un héroïsme flamboyant typiques de
l’aristocratie. Il dénonce les excès d’héroïsme et de sacrifice, ainsi que l’abus d’autorité de l’État. Il sera à
nouveau reproché à Corneille de prendre quelque distance avec la règle des
trois unités. Toutes les tragédies de l’auteur jusqu’en 1647 sont jouées par la
troupe de Mondory au Théâtre du Marais,
qui avait déjà joué ses comédies, et à partir de cette date par la troupe de
l’Hôtel de Bourgogne, rejointe par Floridor.

1641 : Autre tragédie romaine en cinq actes et en vers, Cinna, ou La Clémence d’Auguste,
conte la résolution heureuse qui fait suite à la conjuration fomentée par le personnage éponyme. Le jeune homme agit
mû par la volonté de plaire à Émilie
qui veut venger la mort de son père due à l’empereur. Le complice de Cinna, Maxime, quand il découvre que son allié
est amoureux de la même femme que lui, veut abandonner un projet qui ne
servirait plus que son rival, d’autant que l’empereur a exprimé son souhait de
rendre leur liberté aux Romains. La pièce, qui se conclut sur le geste magnanime d’Auguste accordant son
pardon aux conjurés, suppose une réflexion sur la nécessité et la justification
du pouvoir absolu.

1643 : La lecture de la tragédie chrétienne
Polyeucte martyr
, en cinq actes
et en vers, n’entraîne pas l’adhésion du cercle de l’Hôtel de Rambouillet,
tribunal du bon goût d’alors, mais elle triomphe
auprès du public. Corneille est cette fois parti de maigres éléments historiques
et a forgé de lui-même l’essentiel de la trame de l’œuvre. En un temps de
persécution des chrétiens dans l’Empire romain, au IIIe siècle ap.
J.-C., Polyeucte, qui a épousé depuis peu Pauline,
la fille du gouverneur d’Arménie,
est converti au christianisme par son ami Néarque.
Tous deux vont renverser les idoles païennes lors d’un sacrifice, geste qui
leur vaut le martyre. Celui de Polyeucte produit des miracles qui engendrent la
conversion de Pauline et du gouverneur. À cette trame religieuse se superpose
une intrigue amoureuse : Sévère,
un chevalier qu’a aimé autrefois
Pauline, devenu favori de l’empereur, refait son apparition. En Pauline, qui a
épousé Polyeucte pour complaire à son père, et qui n’est pas insensible à
Sévère, se fait jour un dilemme entre ses sentiments et son devoir, comme en le
chevalier. Celui-ci se montre tout du long de la pièce conciliant, respectueux
du mariage de Pauline, et promet même à la fin d’intervenir auprès de
l’empereur en faveur des chrétiens. La même année est représentée une autre
tragédie romaine, La Mort de Pompée.

1644 : Pour sa comédie de caractère
en cinq actes et en vers Le Menteur, Corneille s’est inspiré de
La Vérité suspicieuse (1630) de
l’Espagnol Juan Ruiz de Alarcón (1581-1639). Fraîchement arrivé à Paris, le
jeune Dorante rencontre deux jeunes
filles. Il s’éprend de l’une d’elles mais se méprend sur son prénom. Quand son
père veut le faire épouser la fille d’un ami, Dorante s’y oppose sans savoir
qu’il s’agit de celle qu’il aime. Le jeune homme déploie alors une série de
mensonges propre à étourdir son valet Cliton. Cette pièce connaît un grand succès, si bien que Corneille en
écrit une Suite dans l’année.

La même année est représentée Rodogune,
une tragédie sinistre sur le pouvoir, et à la fois un drame
familial. Cléopâtre, reine de Syrie,
voue une haine farouche à Rodogune, la sœur du roi des Parthes avec laquelle Nicanor, son mari, est réapparu alors qu’on
le pensait mort. Non seulement Cléopâtre fait tuer Nicanor, capturer Rodogune,
mais elle veut pousser Séleucus et Antiochus, ses jumeaux, amoureux de celle-ci, à tuer la jeune femme, qui de son
côté les incite à tuer leur mère. Les deux fils ne peuvent faire un choix et
pleine de mépris pour sa progéniture, Cléopâtre en vient à tuer Séleucus. Elle
empoisonne la coupe nuptiale d’Antiochus et Rodogune, mais soupçonnée elle se
voit contrainte d’y boire d’abord.

1647 : Corneille est élu à l’Académie
française
au troisième essai. Pendant la Fronde, il est fait par Mazarin
procureur général des États de Normandie. Il vend ses charges d’avocat mais
suite à l’exil de Mazarin il se retrouve sans fonction officielle ni pension.
Après les tragédies Nicomède en 1651, où tout le monde voit un éloge du
Grand Conditionné – ce qui vaudra à l’auteur de s’aliéner Mazarin jusqu’à sa mort en 1661 – puis Pertharite
en 1652, qui échoue, Corneille se détourne du théâtre, se retire à Rouen où, en bourgeois dévot, il se consacre à la traduction de l’Imitation de Jésus Christ (1652-1656) qui devient un immense succès de librairie. Vers
l’époque de cette parution, son frère
Thomas
, de près de vingt ans plus jeune, devient un auteur de théâtre à la
mode. En 1662 ils quitteront Rouen pour faire emménager leurs deux ménages,
très liés (ils ont épousé deux sœurs), ensemble à Paris.

1659 : Pierre Corneille connaît un grand
succès
avec sa version d’Œdipe jouée à l’Hôtel de Bourgogne. Le
sujet a été proposé à Corneille par le surintendant Nicolas Fouquet, devenu le plus grand promoteur
des arts, et qui le paie grassement. Corneille pour sa pièce s’est plus
particulièrement inspiré de Sénèque. En 1660
il donne une grande édition corrigée de
son théâtre 
; il y accompagne ses pièces d’examens critiques et de trois
discours sur la tragédie
. Il donne encore la pièce à machines La Conquête de
la Toison d’or
en 1661 et Sertorius en 1662.
Les deux pièces triomphent, c’est l’apogée de sa carrière. En 1663, sous Colbert, il est inscrit sur la liste des gratifications royales pour une somme importante.

1667 : Attila est créée au Palais-Royal par la troupe de Molière, sans
rencontrer le succès. Jean Racine,
nouvel auteur à la mode, triomphe
pour sa part avec Andromaque à l’Hôtel de Bourgogne. Corneille abandonne un temps
l’écriture théâtrale et se réfugie à nouveau dans des textes religieux en
traduisant L’Office de la Vierge pendant deux ans. La rivalité entre
Corneille et Racine acquiert une autre dimension quand ils écrivent une pièce
sur le même sujet. La Bérénice de Corneille, qui deviendra
Tite et Bérénice, toujours jouée par la troupe de Molière, fait une carrière honnête,
mais se voit surpassée par celle de Racine.

1674 : La dernière tragédie de
Corneille, Suréna, dont la création, après la mort de Molière, est confiée
à la troupe de l’Hôtel de Bourgogne, est fondée sur une chaîne amoureuse qui bute sur des intérêts politiques supérieurs.
Suréna, un valeureux général Parthe, est aimé d’Eurydice, princesse de l’Arménie conquise que le roi des Parthes
Orode veut faire épouser à Pacorus,
son fils, qui lui est aimé par Palmis,
la sœur d’Eurydice. Suréna sait que le dilemme est insoluble car son propre
courage et la faveur dont il bénéfice parmi le peuple lui interdisent la
satisfaction de son amour, qui contreviendrait à la puissance monarchique. Il
se voit donc condamné par sa propre
perfection
. Alors qu’Iphigénie de
Racine triomphe sur la même scène, la tragédie de Corneille n’est qu’un
demi-succès, qui décide sa retraite définitive. En 1675 il est oublié par les
gratifications royales ; il ne les retrouvera qu’en 1682, année d’une
nouvelle édition de son théâtre en quatre volumes.

1684 : Pierre Corneille meurt à
Paris. Quelques semaines plus tard, son frère est élu à son fauteuil à
l’Académie française. Le discours de
réception
par Racine, réconcilié avec son ancien rival, comprend un très
bel éloge du frère aîné.

 

L’art de Pierre Corneille

 

Depuis Le
Cid
, le hiatus entre le génie personnel de Corneille et les doctrines
officielles du théâtre était manifeste. Dans ses écrits théoriques, l’auteur
mettra en avant, tout comme Racine et Molière, l’importance du plaisir, de l’effet, qui doivent parfois prévaloir sur
des règles poétiques se voulant canoniques. Cette marge de liberté l’autorise
ainsi à expérimenter, et à anticiper par exemple le drame moderne avec ses
comédies héroïques (Don Sanche d’Aragon,
1649 ; Pulchérie, 1672), ou
l’opéra avec ses pièces à machines (Andromède,
1650 ; La Toison d’or, 1660).

Les trames de ses pièces se caractérisent par
des évènements qui flirtent sans cesse avec l’invraisemblable. Corneille entendait la représentation du
« possible » que requérait Aristote comme la représentation de tout
ce qui n’était pas impossible, jusqu’à des choses
extraordinaires dont l’Histoire
donnait des exemples. À la simplicité Corneille préférait l’inouï, l’exceptionnel,
des caractères hors du commun, la complexité de conjonctures étonnantes
et de conflits rares.

On parle souvent du théâtre de Corneille comme
d’un art qui exalte la grandeur de l’homme,
le héros capable de vaincre son
destin, dont sont accentués la force
d’âme
et les prouesses. C’est le
sentiment d’admiration, sans égard à
la plausibilité parfois, qui prévaut sur les exigences aristotéliciennes de
pitié et de terreur. Le dénouement de la tragédie peut donc souvent être
heureux. Le pathétique, la passion, les caractères et la psychologie apparaissent
en retrait, au profit du drame proprement dit et de la représentation de sujets
mus par l’effort, la volonté de conquête, qui affirment des valeurs, un sens du devoir fort. Ainsi pour motiver son comportement, le héros invoque plus souvent la gloire que son orgueil ; il n’est jamais humble. Cette gloire peut par
exemple consister en la magnanimité comme dans Cinna. Le dilemme dit
« cornélien », du héros
avide de gloire, existe du fait d’une tension entre l’admirable et le raisonnable, entre l’amour et le devoir,
familial ou politique.

Corneille fut le premier écrivain à superviser
l’édition de ses œuvres complètes, après avoir publié de plus en plus
rapidement chacune de ses pièces pour se les approprier légalement et
s’affranchir du pouvoir des comédiens. En cela il apparaît comme le premier « professionnel » de la
littérature
. Dans l’édition de ses œuvres de 1660, il fait précéder chacun
des trois volumes d’un discours
théorique
, où il s’attache à se justifier et à approfondir certaines
questions techniques, le tout en réaction à la Pratique du théâtre publié en 1657 par l’influent abbé d’Aubignac,
mais en dialoguant surtout avec Sophocle et Aristote, dont il commente,
complète, et parfois contredit la Poétique.
Le Corneille théoricien défend une position
purement esthétique 
; en effet pour lui le théâtre est d’abord un art technique visant le plaisir du spectateur comme nous
l’avons dit. Plutôt qu’un dessein moral, la tragédie doit selon lui viser l’exceptionnalité ; il est
donc possible au dramaturge de faire admirer des monstres, comme Cléopâtre dans Rodogune,
pour peu qu’ils soient grandioses.

 

 

« Horace : Rome a choisi mon bras,
je n’examine rien :

Avec une
allégresse aussi pleine et sincère

Que
j’épousai la sœur, je combattrai le frère ;

Et pour
trancher enfin ces discours superflus,

Albe vous
a nommé, je ne vous connais plus.

Curiace :
Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue […]. »

 

Pierre Corneille, Horace, 1640

 

« Suréna : Je sais ce qu’à mon
cœur coûtera votre vue,

Mais qui
cherche à mourir doit chercher ce qui tue.

Madame,
l’heure approche, et demain votre foi

Vous fait
de m’oublier une éternelle loi,

Je n’ai
plus que ce jour, que ce moment de vie :

Pardonnez
à l’amour qui vous la sacrifie,

Et
souffrez qu’un soupir exhale à vos genoux,

Pour ma
dernière joie, une âme toute à vous.

Eurydice : Et la mienne, seigneur, la jugez-vous si forte,

Que vous
ne craigniez point que ce moment l’emporte,

Que ce
même soupir qui tranchera vos jours

Ne tranche
aussi des miens le déplorable cours ?

Vivez,
seigneur, vivez, afin que je languisse,

Qu’à vos
feux ma langueur rende longtemps justice ;

Le trépas
à vos yeux me semblerait trop doux,

Et je n’ai
pas encore assez souffert pour vous.

Je veux
qu’un noir chagrin à pas lents me consume,

Qu’il me
fasse à longs traits goûter son amertume,

Je veux,
sans que la mort ose me secourir,

Toujours
aimer, toujours souffrir, toujours mourir. »

 

Pierre Corneille, Suréna, 1674

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