Justine ou les Malheurs de la vertu

par

La philosophie sadienne

Justine permet un regardparticulièrement intéressant sur la pensée de Sade grâce aux trois versions dece récit, qui d’une part témoignent de son intérêt pour cette histoire enparticulier, et de l’autre démontrent un changement majeur dans sa façon depenser, ou du moins sa façon de présenter sa pensée.

Il plane toujoursau-dessus de toute discussion de la philosophie sadienne la question de sonsérieux. Il y a bien des moments où il est impossible de le prendre au mot,tellement il pousse les situations et les pensées à l’extrême. Dans le cas desdeux premières versions de Justine,de plus, Sade présente le roman comme l’histoire de la rédemption deJuliette : le récit des malheurs de Justine et sa mort ramèneront Juliettedans le droit chemin. Mais la philosophie la plus ardemment et constammentreprise au cours du roman nie entièrement et en bloc ce que propose le récit, etl’on s’en souvient bien plus. Il y a là un paradoxe.

La solution facile auproblème est de prendre le récit de la rédemption de Juliette, qui forme uncadre au récit principal, comme une façon pour Sade de faire passer le récit,une tactique assez commune dans la littérature risquée ; l’excuse d’êtreentré en détail dans le vice pour en démontrer la fausseté se retrouve partoutau cours de l’histoire. Cela n’empêche pas Justined’être un livre scandaleux dès son début, car la philosophie qu’on y exposeest trop frappante pour être enterrée par la morale annoncée.

« il y a dansla constitution imparfaite de notre mauvais monde une somme de maux égale àcelle du bien, il est essentiel pour le maintien de l’équilibre qu’il y aitautant de bons que de méchants, et que d’après cela il devient égal au plangénéral que tel ou tel soit bon ou méchant de préférence ; que si lemalheur persécute la vertu, et que la prospérité accompagne presque toujours levice, la chose étant égale aux vues de la nature, il vaut infiniment mieuxprendre parti parmi les méchants qui prospèrent que parmi les vertueux quipérissent. »

De plus, dans La Nouvelle Justine, Sade renonceentièrement à plaire à la moralité commune et fait de Juliette un monstre égalà tous les autres, et il change sa préface philosophique en ce sens. On peut sedemander si ce n’est pas dans le sens de cette troisième version qu’il fautlire les premières.

Mais notons qu’à ladifférence des Cent Vingt Journées deSodome, la première version de Justine,écrite dans les confortables confins de la Bastille, contient d’ores et déjà lecadre moral du récit, bien qu’à l’époque Sade ne pouvait espérer publier ceroman et le révisera de toute façon auparavant. Peut-être envisageait-il déjà cettepublication.

De même, entre lapublication de Justine et de La Nouvelle Justine Sade vivra les excèsde la Terreur, où le pouvoir suffit à faire exécuter des milliers de gens, etoù les idées de Sade sur la bestialité humaine trouveront bien des preuves. Maisnous sommes aussi à l’époque du roman gothique, dont moines et aristocrates monstrueuxsont presque un cliché. On ne peut pas plus sortir Sade de son époque qu’on nepeut dissocier ses penchants de sa philosophie, avec tous les paradoxes quecela y apporte.

Résumons en disant que laphilosophie sadienne consiste en une nature moralement inerte ; laprimauté du désir comme seule vérité ; l’obligation naturelle de s’adonnerà l’extrémité de ses désirs, en dépit des conséquences pour les autres humains ;la nécessité de penser au « moi », comme seule personne dont on peutêtre garant, et donc seule qu’il faille prendre en considération.

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