Justine ou les Malheurs de la vertu

par

Un roman exemplaire

Sade donne à l’histoire deJustine la forme d’un roman exemplaire, avec comme cadre la vie de sa sœurJuliette et, dans les deux premières versions, le repentir de celle-ci. Nousavons vu déjà les questions soulevées par ce cadre, mais le choix de cetteforme, et les autres contextes dans lesquels peuvent se placer l’œuvre de Sade,méritent qu’on s’y penche davantage.

Le roman exemplaire sedonne comme mission d’illustrer une morale, et donc d’enseigner la bonneconduite ; d’une certaine façon ce sont des paraboles allongées. La formeperdurera, et l’idée qui la sous-tend existe encore, se retrouvant à chaquefois qu’on se plaint d’un récit qui semble ne vouloir inculquer aucune morale. Onretrouve souvent le roman exemplaire sur les bibliothèques de livres pour lesjeunes, mais au XVIIIème siècle il n’y est guère restreint. Leslivres les plus scandaleux de l’époque sont ceux qui ne sont justement pas exemplaires : Manon Lescaut, Les liaisons dangereuses sont deux exemples de livres qui fontscandale pour ne pas condamner le comportement de leurs protagonistes.

« Il est cruel sans doute d’avoir àpeindre une foule de malheurs accablant la femme douce et sensible qui respectele mieux la vertu, et d’une autre part la plus brillante fortune chez celle quila méprise toute sa vie ; mais s’il naît cependant un bien de l’esquissede ces deux tableaux, aura-t-on à se reprocher de les avoir offerts aupublic ? Pourra-t-on former quelque remords d’avoir établi un fait, d’oùil résultera pour le sage qui lit avec fruit la leçon si philosophique de lasoumission aux ordres de la providence […] ? »

Dans le cas de Justine, la morale exemplaire estclaire : le fait qu’une personne aussi innocente que Justine puisse êtresi mal traitée par le destin – ne rencontrant que des malheurs, n’entrantjamais en contact avec des êtres qui ne soient pas crapuleux – indique à sasœur Mme de Lorsange qu’elle ne peut penser que sa mauvaise vie sera pardonnée,et la fait entrer en religion. Cette morale est clairement exprimée dès ledébut du roman par le narrateur, et encore à la fin par Mme de Lorsangeelle-même.

Mais le récit principal deSade semble renverser cette morale, car une explication alternative s’élèvenaturellement des aventures de Justine : qu’il n’y a pas de prix à payerpour ses crimes, car Dieu n’existe pas et la nature est entièrement neutre relativementà nos actions. La mort de Justine, ce dernier coup du sort qui envoie Mme deLorsange vers son repentir, est particulièrement illustratif des renversementsde Sade : la foudre a toujours été l’instrument des dieux, et être frappépar un éclair a toujours été interprété comme une punition de la part du ciel. MaisSade fait s’abattre la foudre sur Justine : l’injustice implacable de cetacte est interprété par Juliette comme un avertissement du ciel pour qu’ellesoigne ses propres mœurs. Mais les interprétations du lectorat peuvent biendiverger de la sienne : de ne voir dans toute la vie de Justine qu’unavertissement du ciel, de croire à un dieu qui réduit la vie d’une innocente àune telle misère simplement pour envoyer un message à une autre, est répugnant.Le fait amène deux choix : soit il y a un dieu, et c’est un tyran injusteet cruel, contre lequel se révolter serait un acte moral ; soit il n’y ena simplement pas.

C’est ce deuxième choixque préconisent les libertins de Sade, et dans sa troisième version du récitl’auteur aussi le prône, admettant dès son premier paragraphe son dédain pourtous ceux qui trouvent une signification supranaturelle à la vie. Cet athéismele convainc de l’inutilité de la vertu, et l’histoire de Justine lui permetd’exposer cette croyance. 

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