Justine ou les Malheurs de la vertu

par

Un roman philosophique

Sade prend l’idée de lavertueuse qui se refuse au mal (évoquée dans Pamela ou la vertu récompensée de Richardson) et s’en moquevicieusement : dans le monde réel, ou du moins le monde sadien, une tellecréature ne connaîtrait que le malheur. Malgré ce qu’en dit la conclusion et leretour à la vertu de Mme de Lorsange, la dimension exemplaire de Justine pousse dans le sens opposé,affirmant que pour vivre une vie heureuse il faut au moins un peu se plier auvice. Dans La Nouvelle Justine Sadel’affirmera aussi clairement qu’il le peut, en enlevant la dimension de lamorale commune et faisant de son récit un véritable roman exemplaire prêchantle vice. Dans les deux premières versions il est au moins possible d’imaginerune récompense céleste pour Justine, mais cette consolation est niée dans La Nouvelle Justine, et surtout à latoute fin de Juliette, où Justine estfrappée par la foudre non pas par hasard mais ayant été mise à la porte aucours d’un orage en espérant qu’elle subisse cette mort, et où sa mort estprise non pas comme un avertissement du ciel pour Juliette mais comme la justepunition de la nature pour quelqu’un qui agissait de manière contre nature,c’est-à-dire vertueuse. Le renversement est complet.

« Justine, empressée de calmer sa soeur, voleà une fenêtre, elle veut lutter une minute contre le vent qui la repousse, àl’instant un éclat de foudre la renverse au milieu du salon et la laisse sansvie sur le plancher. »

C’est cette dimensionphilosophique qui fait des romans licencieux de Sade autre chose que de la purepornographie. Sade s’en réclame d’ailleurs : « le triomphe de laphilosophie serait » ouvre Les Infortunesde la vertu ; Justine et La Nouvelle Justine révisent cettephrase en « le chef-d’œuvre de la philosophie serait ». Le roman nous estdonc présenté comme roman à thèse, comme traité philosophique. Sade se placeouvertement dans la lignée des philosophes des Lumières, faisant même référenceau Zadig de Voltaire, le plus outréd’eux tous dans son antireligiosité – du moins jusqu’à l’arrivée de Sade. Et iln’a pas tort : son œuvre est la suite logique de la dimension matérialisteet anticléricale des philosophes du XVIIIème siècle. Mais comme toujours Sadedoit pousser à l’extrême : il rejette comme pusillanimes le déisme et l’agnosticismeet déploie son drapeau d’un athéisme absolutiste. Il rejette tout autant lanaïveté de Rousseau, qui croit que l’homme, dans son état naturel, est un êtrebon. Pour Sade les désirs primaux sont justement cela : primaux,primitifs, toujours présents, à la base de la nature humaine. Il porte lelibertinage philosophique à son point final, là où on ne peut pas aller plusloin. C’est justement de ce terminus qu’avertissaient les moralistestraditionnels ; Sade peut donc devenir un exemple d’immoralité qui prouvele mal-fondé de toute la philosophie libertine. En allant là où le mènent lesphilosophes, mais où eux n’auraient osé mettre le pied, Sade met en péril toutleur projet en démontrant la vérité des pieuses peurs des traditionnels. Lesromans de Sade – et surtout Justine,Juliette et Les Cent Vingt Journéesde Sodome – sont donc des œuvres importantes dans l’étude du romanphilosophe du XVIIIème siècle : ils marquent un extrême.

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