Justine ou les Malheurs de la vertu

par

Une satire révolutionnaire

Un dernier point à releverest le contexte révolutionnaire dans lequel écrit Sade. Paradoxe comme on n’entrouve que dans de tels soulèvements, Sade est un aristocrate libéré par la Révolution,aristocrate qui niera son ascendance pour survivre mais qui sera trop libéralpour la dictature puritaine de Robespierre et ne survivra que grâce à uneerreur bureaucratique ; ses œuvres seront trop extrêmes même pour lesrévolutionnaires.

Il y a de ce paradoxe dansses romans aussi. Car tout en étant aristocrate lui-même, Sade ne présentepresque que des aristocrates monstrueux, à l’exception presque de M. deCorville, qui disparaît de La NouvelleJustine. Admettons que son portrait de la bourgeoisie et des mendiantsn’est pas plus reluisant, mais ce sont surtout ses aristocrates qui exposent saphilosophie avec d’interminables longueurs. Dans un monde révolutionnaire, celaaussi peut être vu comme un essai de faire passer l’éponge sur les aspectsscandaleux du roman. Avec la tournure morale qui ramène Mme de Lorsange à lavertu ainsi qu’un tel portrait satirique de la noblesse, Sade peut se proclamertout à fait moral.

« je veux que mes camarades sesouviennent de moi en leur laissant pour gage la femme dont ils me croient leplus épris ; mais comme il n’en faut que trois ici… que je vais faireune route dangereuse dans laquelle mes armes me sont utiles, je vais essayermes pistolets sur une de vous. […] – Va, lui dit-il, en lui brûlant lacervelle, va porter de mes nouvelles en l’autre monde, va dire au diable queDalville, le plus riche des scélérats de la terre, est celui qui brave le plusinsolemment et la main du ciel et la sienne. »

Car de tels portraits dela noblesse et du clergé sont choses communes à l’époque, et leur côtépornographique demeure extrême. Sade ne fait donc rien de neuf, mais il ennoblitces libelles avec sa philosophie, en les présentant dans le contexte d’un romanà prendre au sérieux. Et tout en protestant contre le comportement de cesmonstres, philosophiquement il s’en revendique. Le paradoxe sadien est toujoursprésent.

Pourtant, au cours de la Révolutionfrançaise, la philosophie sadienne se verra souvent justifiée. D’un coup lesimpuissants réalisent qu’ils possèdent un certain pouvoir, et l’utilisent ;et ce qu’ils en font ne serait pas déplacé dans un roman sadien. Pensons à cequi fut fait à la princesse de Lamballe, dont on dit qu’elle fut assassinée parla foule et mutilée, son sexe tranché et porté comme une barbe par le bourreaualors que sa tête est mise au bout d’une pique et promenée sous la fenêtre desa grande amie Marie-Antoinette. Même si tous ces détails ne sont pasvéridiques, le fait qu’ils aient pu devenir monnaie courante et aient été tenuspour crédibles donne une idée de la fièvre mentale de l’époque. Pensons augouverneur de la Bastille, Launay, qui fut exaspéré par Sade et le fit mener àCharenton une semaine seulement avant le 14 juillet, qui fut ce jour-là mis enmorceaux par la foule. Les imprécations de Marat, les appels à la violenceprovoquent l’action et font de la France un bain de sang, dans lequel Sade sedistingue par son refus d’appliquer la peine de mort. L’idée que l’hommenaturel est bon est démenti, l’idée que seuls des aristocrates pourraientcauser des horreurs l’est aussi, et le principe de Sade selon lequel la cruautéest un spectacle que tous apprécient se voit réaffirmé chaque jour en place deGrève. En Angleterre, l’horreur de la Terreur donne un coup d’envoi au romangothique, qui intériorise la réaction anglaise et la recrée en la mêlant à uneatmosphère médiévale ; les Français, pour leur part, auront Sade.

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