Justine ou les Malheurs de la vertu

par

Le libertinage selon Sade

Sade se présente à la find’une lignée d’écrivains dont il est le point final, ainsi que le pointculminant dans la direction de l’extrémisme. Il s’agit de la lignée deslibertins libres-penseurs du siècle des Lumières, dont Diderot, Crébillon fils,et Laclos, eux-mêmes descendants des libertins du XVIIème siècle, athées antimonarchistes.

Le libertinage a deuxfacettes, la première correspondant à la définition commune d’un libertin commed’un coureur de jupons ; la deuxième se réfère aux libres-penseurs. Ilpeut y avoir confusion entre elles, comme une des dimensions de la libre-penséeest le rejet des normes morales communes. Notons que le Dom Juan de Molière estun libertin, moins pour ses mœurs que pour ses audaces intellectuelles.L’accusation de « libertinage » était une façon au XVIIème siècle dedénigrer l’œuvre d’un auteur remettant en question la norme (un peu commel’accusation de communisme dans l’Amérique des années 50). Au XVIIIème siècle,cependant, les auteurs se mettent à faire intervenir dans le roman despersonnages qui expriment leur rejet des normes par le jeu de la séduction, oùle but est moins le plaisir physique que la satisfaction d’une chasse bienmenée. Entrevoyant la société comme n’étant qu’une assemblée de conventions etd’attentes, régie par des règles précises qu’ils maîtrisent parfaitement, ceslibertins la manipulent pour leur propre plaisir, par goût, par défi, ou mêmepar ennui. Le roman clé de cette littérature est évidemment Les Liaisons dangereuses de Laclos, oùun libertin entreprend de séduire une jeune fille morale pour le défi del’affaire.

Cyniques et amoraux, ceslibertins ont une relation évidente avec les protagonistes de Sade. Maisl’extrémisme de celui-ci établit une différence avec les libertins cérébrauxqui peuplent la littérature risquée du XVIIIème siècle. Les libertins de Saderendent la place d’honneur au plaisir physique ; ils abandonnent donc laséduction. Le viol est parfaitement acceptable pour eux, alors que pour leslibertins conventionnels l’utilisation de la force gâterait le plaisir de fairecéder par le charme et la corruption de mœurs.

Les libertins sadiens ontcertainement intérêt à corrompre, et s’y emploient à grand renfort de discoursphilosophiques ; mais à défaut d’être convaincants, ils ne se privent passimplement de prendre. Leur désir physique existe. Le plaisir n’est pas un jeupour Sade ; la copulation n’est pas simplement le point final d’un jeu demasques. Même s’ils intellectualisent tout, avec de remarquables longueurs, seslibertins n’ont pas l’hypocrisie de prétendre que le côté physique de l’affaireest en soi sans intérêt pour eux. Il prend en fait la prime place.

« En une semaine mes tournées furentfaites et j’eus dans cet intervalle l’affreuse facilité de me convaincre desdifférents écarts, des diverses infamies tour à tour exercées par chacun de cesmoines, mais chez tous comme chez Raphaël le flambeau du libertinage nes’allumait qu’aux excès de la férocité, et comme si ce vice des cœurs corrompusdût être en eux l’organe de tous les autres, ce n’était jamais qu’en l’exerçantque le plaisir les couronnait. »

Sade reconnaît aussi quejouer le même jeu jour après jour peut mener à l’ennui. C’est ainsi que, devanttoujours rajouter du piquant à leurs plaisirs, les libertins de Sade enviennent au crime. S’affranchissant entièrement de la morale commune, ils cèdentà tous leurs caprice et à toute nouveauté, s’adonnant à la sodomie, au viol, àla flagellation, la torture, le meurtre ; les extrêmes dont est capablel’imagination de Sade, à tel point qu’il se peut qu’il se soit dégoûtélui-même, se retrouvent dans Les CentVingt Journées de Sodome. Tout ceci se justifie par l’application desprincipes libertins.

Dès le début, lelibertinage philosophique est résolument matérialiste, même athée, reposant surle rejet des dogmes, alors que le libertinage romanesque met en vedette deslibres-penseurs dépravés. Sade poursuit ce chemin, arrivant à un matérialismeabsolutiste justifiant ses propres goûts physiques. Il franchit un dernier palierque n’atteignaient pas les libertins le précédant. L’amoralisme de ceux-ci devientchez Sade plutôt un antimoralisme, où loin de ne pas se soucier de la moralecommune on s’évertue à l’invertir. Le libertin de Sade rejette tant les dogmesqu’il agit systématiquement de manière contraire. Sade est dogmatique dans salibre-pensée.

Chemin faisant, lelibertin sadien devient un monstre qui, si on ne se réfère qu’à ses actions, necède en rien aux scélérats du roman gothique ou du mélodrame, à cettedifférence que le libertin sadien possède un raisonnement bien plus approfondique ceux des vauriens en carton-pâte. Le sadien est monstrueux non seulementpar inclination mais aussi par philosophie. Les romans de Sade pourraient doncservir d’avertissement pour les dangers de la libre-pensée, montrant jusqu’oùelle peut mener. La grande critique de la libre-pensée repose sur l’idée del’égoïsme de ceux qui s’y adonnent, l’arrogance de se croire capable decomprendre le monde sans la révélation de la religion. Cet égoïsme intellectuelse double chez Sade d’un égoïsme comportemental, faisant donc du libertinsadien l’exemple parfait d’un être affranchi dans un monde nihiliste. Sade mènele libertinage à son point final, à la culmination logique des préceptes qui lesous-tendent, et offre une aune à laquelle mesurer les autres libertinages.

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