L'Arrache-cœur

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Boris Vian

Boris Vian est un écrivain français né en 1920 à Ville d’Avray (Hauts-de-Seine,
alors Seine-et-Oise). Son père est l’héritier d’une fortune issue de la
bronzerie d’art, mais la famille est ruinée à la suite du krach boursier de 1929.
Élève au lycée Hoche de Versailles, Boris brille malgré une santé défaillante due à un rhumatisme
cardiaque ; il obtient son baccalauréat classique à quinze ans. Il aurait
commencé à jouer de la trompette vers cette période. Puis il obtient son baccalauréat
de philosophie en tant qu’élève du lycée Condorcet à Paris en 1937. Côté
littérature, il apprécie particulièrement Rabelais, Lewis Carroll et Céline. La
famille Vian organise souvent des surprises-parties ;
Boris, intéressé par le jazz, adhère
au Hot Club de France et avec deux frères et des amis fonde un orchestre. En 1938, il entre en classe
de mathématiques spéciales, toujours
au lycée Condorcet. L’année suivante, en raison de sa santé, n’est pas
mobilisé. C’est cette première année de guerre qu’il fait sa rentrée à l’École centrale de arts et manufactures,
à l’enseignement pluridisciplinaire, et qu’il assiste à un concert de Duke Ellington
au Palais de Chaillot, souvenir marquant pour le jeune musicien. Devenu ingénieur spécialisé en métallurgie dès
1942, Boris Vian, déjà père de famille, se fait embaucher par l’Association
française de normalisation. Il poursuit ses activités de musicien dans l’orchestre de jazz amateur de Claude Abadie.
Dans les années 1942-43, Boris Vian écrit avec sa femme des scénarios de films qui ne verront pas
le jour, et il s’essaie par ailleurs au roman (Trouble dans les andains, finalement publié posthumément en 1966, Conte de fées à l’usage des moyennes
personnes
, inachevé).

En 1945,
le roman Vercoquin et le plancton est accepté par les éditions Gallimard ;
ce ne sera cependant que le deuxième roman publié de Vian, en 1947. Le texte, proche de la farce, tourne autour d’une histoire
d’amour ayant pour cadres deux surprises-parties. Le jeune écrivain y évoque
son expérience à l’Association française de normalisation et y montre déjà un
goût prononcé pour l’absurde et le
jeu sur les noms propres. En 1946,
Boris Vian trouve un nouvel emploi à l’Office
du papier et carton
. Cette même année il fait la rencontre du couple
Sartre-Beauvoir et commence à collaborer aux Temps modernes. Il collabore aussi à la publication anarchiste La Rue. Son premier roman paru, en 1946, est J’irai cracher sur vos tombes,
pour lequel il choisit le pseudonyme
Vernon Sullivan, se prétendant en
être le traducteur. C’est le premier volume d’une série ayant pour cadre le Sud
des États-Unis ; Vian dénonce le racisme
qui y est omniprésent et la condition précaire des Noirs qui y vivent. Il
raconte l’histoire d’un homme né d’une mulâtresse, et dont le frère a été
lynché pour avoir convoité une blanche. Blanc de peau, ses origines mêlées ne
se distingue pas ; il quitte sa ville natale, devient libraire et se lie
avec une bande de jeunes très actifs sexuellement, dissimulant en lui un désir
de vengeance. La violence et la crudité de l’histoire vaudront à
l’auteur d’être condamné pour outrage
aux bonnes mœurs
et à son roman d’être interdit en 1949. Le but du jeune
écrivain était en effet de déclencher un scandale
comparable à celui qu’avait connu outre-Atlantique le Tropique du Cancer de Henry Miller. Les poursuites judiciaires
pousseront même Vian à produire un faux original intitulé I Shall Spit on Your Graves.

Œuvre devenue culte, L’Écume des jours paraît
en 1947 dans une relative indifférence. Ce roman loufoque et émouvant,
merveilleux et angoissant, plein de fantaisie et triste, parle des tourments de l’amour et de ce à quoi
contraint la pauvreté. Il y est
question d’un pianocktail qui compose des boissons accordées à l’air qu’on joue
sur son clavier ; d’un nénuphar qui pousse dans la poitrine d’une jeune
fille, rongeant l’un de ses poumons ; d’un jeune homme obsédé par tout ce
qui concerne le grand écrivain Jean-Sol Partre ; de couver des fusils au
bout desquels poussent des fleurs d’acier ; d’une souris grise pleine
d’empathie – le tout forme un nouveau monde, tendre et déroutant, qui ressemble
à un rêve. En parallèle Boris Vian s’essaie au théâtre en écrivant L’Équarrissage pour tous, une farce
bouffonne sur la Seconde Guerre mondiale qui fera scandale une fois montée au
théâtre des Noctambules en 1950. Alors que Boris Vian est devenu un des plus
actifs animateurs du quartier de
Saint-Germain-des-Prés
, il abandonne définitivement sa carrière d’ingénieur
en quittant son emploi. Toujours en 1947 paraît L’Automne à Pékin, un nouveau
roman étrange, un conte surréaliste,
impertinent, lyrique et grave, accumulant pourtant les gamineries, dont le
titre n’a absolument rien à voir avec l’histoire, qui tourne autour de la
construction d’un chemin de fer qui ne mène nulle part dans le désert
imaginaire d’Exopotamie. Cette année-là Boris Vian commence aussi à écrire dans
Jazz Hot.

En 1948,
Boris Vian fait une incursion éditoriale dans la poésie, avec Barnum’s
Digest
, réunissant dix poèmes à nouveau présentés comme traduits de l’anglais,
illustrés par Jean Boullet, ami de Vian, et mettant en scène divers animaux et
autres êtres mythiques. Cette année-là Boris Vian donne aussi plusieurs conférences, sur la littérature
érotique notamment et le jazz. Paraît aussi le roman Et on tuera tous les affreux,
pastiche burlesque des romans noirs
américains
de l’époque mettant en scène le Dr. Schultz, lequel compte créer
une race supérieure, et Rocky, un bellâtre qui avait décidé de rester vierge
jusqu’à ses vingt ans mais que le scientifique enlève et veut forcer à faire
l’amour à une jolie jeune femme. À nouveau, à partir de cette situation de
départ, bon nombre de péripéties se succèdent, impliquant notamment des
courses-poursuites. En 1949 Vian
publie un autre recueil de poèmes, Cantilène en gelée, et Les
Fourmis
, un recueil de nouvelles.
L’année suivante paraît L’Herbe rouge ; le
protagoniste, Wolf, a inventé une machine qui lui permet d’explorer son passé,
et donc ses angoisses. Il y est question de la nécessité de l’oscillation entre
bonheur et tristesse dans toute existence, et des masques derrière lesquels on
dissimule sa détresse. Le récit, fantastique, plein d’humour et de fantaisie,
s’avère cependant amer. L’écrivain
ne connaît toujours pas le succès de son vivant ; ses œuvres sont à peine
diffusées.

En 1951,
alors que Boris Vian, dont la santé décline, pose pour toujours sa trompette,
il termine d’écrire L’Arrache-cœur, qui sera publié en 1953 dans l’indifférence générale. Peu savent que l’animateur de
Saint-Germain est aussi un écrivain publié. Les personnages principaux en sont
Clémentine, une mère de trois enfants obsédée par leur sécurité au point de les
étouffer par ses attentions ; Jacquemort, un psychiatre né adulte qui,
venu au village de Clémentine pour l’aider à accoucher, plongé dans une société
violente qui l’étonne, compte voler le passé des autres en les
psychanalysant ; La Gloire, une sorte de bouc émissaire pour la communauté ;
et un prêtre grand-guignolesque. À nouveau, l’auteur excelle à bâtir une
fiction mêlant merveilleux, poésie et tristesse, gravité et espièglerie. À la
fin de l’année, avec Raymond Queneau
notamment – un des seuls à reconnaître le talent de l’écrivain de son vivant –,
Boris Vian crée le club des Savanturiers,
destiné à promouvoir le genre de la science-fonction
en France. Vian traduira notamment des auteurs américains officiant dans le
genre tels A. E. van Vogt et Ray Bradbury. Il fréquente aussi les pataphysiciens et s’essaie à la comédie
musicale (Le Chevalier de neige, œuvre
représentée avec succès). À partir de 1954, il devient un prolifique auteur de chansons et fait ses premiers
essais d’interprète aux Trois Baudets avant de tourner à travers la France. Il
écrira au total plus de cinq cents chansons dont « Le déserteur » en
1954, qui figure parmi ses Chansons possibles et impossibles. Il
commence également à travailler au catalogue
de jazz de Philips
, maison où il devient directeur artistique en 1957. En 1958, il publie un essai sur le jazz, En
avant la zizique…
, où il évoque notamment les chansons politiques et
antimilitaristes.

 

Alors qu’il assiste en 1959 à une projection privée de l’adaptation cinématographique de J’irai cracher sur vos tombe, Boris Vian
subit une crise cardiaque dont il meurt.
Parmi les auteurs qui l’ont influencé on compte Queneau, avec lequel il partage
le sens des dialogues et un goût pour les jeux de langage, Carroll et son merveilleux,
Wells, Kafka, Benjamin Constant, Jarry, Pierre Marc Orlan, Faulkner ou encore
Marcel Aymé. L’on pourrait aussi citer une bonne partie de la meilleure littérature anglo-saxonne. Écrivain du
difficile passage à l’âge adulte, il dénonce dans ses œuvres une société qui
étouffe l’individu, et une mauvaise utilisation, notamment militaire, de la
science et de la technique dont il était passionné. Il croyait cependant en une
science capable d’alléger la tâche de l’humain, et de l’aider à accéder au
bonheur. Ses histoires se terminent mal, dans la déchéance et la mort,
car le narcissisme des personnages est blessé par la réalité adulte, la laideur
et les ruines d’un monde rationnel auquel s’oppose une adolescence libérée de
morale. La nécessité de gagner sa vie en s’astreignant à des tâches exténuantes
est pour beaucoup dans la tristesse de ses récits. De ce fait, Boris Vian
rencontre un succès particulièrement grand aujourd’hui auprès des 15-20 ans.

L’écriture de Boris Vian se caractérise par une
grande fantaisie verbale ; il
abuse des néologismes, mots-valises, contrepèteries,
archaïsmes, anglicismes francisés, mots pris au pied de la lettre. Dans ses
romans, les objets prennent souvent vie et deviennent les sujets d’une biologie merveilleuse, et ceci en partie
parce que l’écrivain exploite dans ses romans les techniques langagières de la
poésie. Observateur minutieux, véritable inventeur,
il parvient ainsi à manipuler les mots comme les objets. Il se situe aussi au
carrefour de plusieurs disciplines et genres, dont il mêle les techniques,
procédés et langages : jazz bien sûr, mais aussi cinéma, bande-dessinée et
science-fiction.

 

 

« Le sentier longeait la falaise. Il était bordé de calamines
en fleur et de brouillouses un peu passées dont les pétales noircis jonchaient
le sol. Des insectes pointus avaient creusé le sol de mille petits trous ;
sous les pieds, c’était comme de l’éponge morte de froid.
Jacquemort avançait sans se presser et regardait les calamines dont le cœur
rouge sombre battait au soleil. À chaque pulsation, un nuage de pollen
s’élevait, puis retombait sur les feuilles agitées d’un lent tremblement.
Distraites, des abeilles vaquaient. »

 

Boris Vian, L’Arrache-cœur, 1953

 

« Colin reposa le peigne et, s’armant du coupe-ongles, tailla
en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son
regard. Il devait recommencer souvent, car elles repoussaient vite. »

 

Boris Vian, L’Écume des jours, 1947

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