L'Arrache-cœur

par

Une satire de la société

L’Arrache-cœurest une satire de la société présentant des vérités dérangeantes sous lecouvert de scènes absurdes. Le comportement de Clémentine vis-à-vis de sesenfants et de son époux, le comportement des habitants du village qui vendentles personnes âgées à la foire, ou encore la fonction assignée à La Gloïre sontdes éléments qui trouvent un écho dans notre monde contemporain.

Àtravers les symboles que Boris Vian emploie, l’on peut entrevoir nos sociétésmodernes, où les droits des personnes âgées sont souvent bafoués. Ce n’est pasque leurs droits ne sont pas reconnus, mais plutôt qu’elles ne sont pas perçuescomme des éléments utiles, capables de se prendre en charge. De ce point devue, l’image construite par Vian semble condamner nos sociétés qui accordentplus d’importance et d’égards aux enfants qu’aux personnes âgées. Il en va demême pour la scène avec La Gloïre, où ce sont les pauvres et les miséreux quisont représentés, ceux qui, comme le personnage fictif, gagnent leur pain enaccomplissant des tâches avilissantes mais nécessaires, et pour lesquelles ilsne reçoivent aucune reconnaissance du reste de la société.

« J’aiune maison, dit l’homme, qui avait remarqué le mouvement de Jacquemort etsouriait. On me donne à manger. On me donne de l’or. Beaucoup d’or. Mais jen’ai pas le droit de le dépenser. Personne ne veut rien me vendre. J’ai unemaison et beaucoup d’or, mais je dois digérer la honte de tout le village. Ilsme paient pour que j’aie des remords à leur place. De tout ce qu’ils font demal ou d’impie. De tous leurs vices. De leurs crimes. De la foire aux vieux.Des bêtes torturées. Des apprentis. Et des ordures. »

Levillage dont il est question dans ce récit n’est pas un monde parallèle aunôtre, mais plutôt une perception différente du même monde. Boris Vian ne secontente pas de procéder à une observation impartiale du monde, il partage sonpoint de vue avec le lecteur et met à nu des vérités quelques peu dérangeantes.

Toutau long du récit, l’auteur délimite les contours de la société en n’en relevantque les aspects les plus regrettables, au point où la société devient uneentité ayant une influence néfaste sur les personnes qui la composent et surleurs émotions. L’amour maternel devient une obsession malsaine et étouffante,la religion devient une commodité de luxe, et même la dévotion devient unesource d’abus et d’exploitation.

« Maintenantelle conserverait tout. Il suffisait d’avoir assez faim. Elle y prendraitgarde. De toute façon, le principe devait triompher : les meilleursmorceaux pour les enfants ; elle rit en pensant au début, elle secontentait de manger les rogatons, de finir les gras des côtelettes et dujambon dans leur assiette et de venir à bout des tartines détrempées de laitqui traînaient autour des bols du petit déjeuner. Mais ça, n’importe qui peutle faire. Toutes les mères. C’est courant. Les épluchures de pêches, ça avaitété plus difficile déjà. À cause de la sensation de velours sur la langue.Cependant, les épluchures de pêches, c’est également peu de chose ;d’ailleurs bien des gens les mangent avec leur chair. Mais elle seule laissaitpourrir tous ces rebuts. Les enfants méritaient bien ce sacrifice – et plusc’était affreux, plus cela sentait mauvais, plus elle avait l’impression deconsolider son amour pour eux, de le confirmer, comme si des tourments qu’elles’infligeait de la sorte pouvait naître quelque chose de plus pur et de plusvrai – il fallait racheter tous ces retards, il fallait racheter chaque minutepensée sans eux. »

Estfait ici le portrait d’une mère qui envisage son statut de génitrice comme unsacerdoce ; elle semble avoir en tête un modèle de mère inatteignable,impliquant sacrifices et souffrances, celui d’une « mère courage »poussé à un extrême d’absurdité. Peut-être sont pointés là les modèlesétouffants proposés par la société, impliquant un oubli de soi, perpétuant unculte de la souffrance et du sacrifice engendré par la religion et qui se voitici questionné par l’outrance de comportements qui n’est pas sans rappeler desfaits bien réels comme l’utilisation de cilices par certains religieux.

Laquestion qui se pose donc est celle des influences respectives de la sociétésur l’individu et inversement, face à de tels égarements. Des éléments deréponse semblent apparaître à travers le personnage de Jacquemort dont l’auteurse sert pour montrer les mœurs étranges du village, personnage qui devientprogressivement un habitant du village au même titre que les autres. 

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