L'Arrache-cœur

par

Le conformisme

BorisVian se sert du personnage de Jacquemort comme d’un hublot à travers lequel lelecteur observe une société où seuls les vices, la corruption et les crimessont mis en lumière. Le personnage de Jacquemort, lorsqu’il arrive dans levillage, ne peut s’empêcher d’être interloqué par les comportements étrangesdont il est témoin. Mais plus il passe de temps au sein de cette communauté,plus il semble s’habituer auxdits comportements. Tout au long du récit, lelecteur peut découvrir les changements qui s’opèrent chez Jacquemort au pointoù il adopte tout à fait des pratiques jadis propres à le choquer.

« – Maistout ça ne peut pas vous intéresser, reprit-il. Vous n’avez pas l’intention derester ici ?

Il y eut unlong silence.

– Si, ditenfin Jacquemort. Je vais rester ici.

– Alors, vousserez comme les autres, dit l’homme. Vous aussi vous vivrez la consciencelibre, et vous vous déchargerez sur moi du poids de votre honte. Et vous medonnerez de l’or. Mais vous ne me vendrez rien contre mon or. »

La prédiction de La Gloïre finitpar se réaliser. Alors que dans les premières pages du récit Jacquemort est unpersonnage particulier en quête d’identité, en fin de récit il semble avoirintégré ce que la société qui l’entoure lui a enseigné. L’exercice auquel selivre l’auteur est ici facilité par la particularité dont il dote Jacquemort.En effet, Jacquemort est une personne « creuse ». Il n’a aucunepersonnalité et son seul but est de se remplir.

Ainsi, plongé dans un milieusocial où les pratiques les plus surprenantes sont monnaie courante, lepsychiatre devient un avatar de l’enfant. À l’image d’un enfant, il s’enquiertde tout, il cherche à tout comprendre et à en déceler les raisons. Mais dans lemême temps, il est perméable à l’influence de la société au sein de laquelle ilse trouve, et prend pour normes les phénomènes dont il est témoin.

« J’avaispourtant une notice à côté de moi, dit Jacquemort. “Psychiatre. Vide. Àremplir.” Une notice ! C’est indiscutable. C’est imprimé. »

Mais le conformisme n’affecte pasque les enfants dont la personnalité est encore à construire ; et c’estbien ce que Boris Vian semble mettre en évidence. Car, malgré l’absence deconditionnement social de Jacquemort, il a conscience du fait que vendre lespersonnes âgées à une foire est un acte contraire à la morale. Mais en dépit deson sens moral, il va finir par s’y faire.

Il ne suffit cependant pas d’unpersonnage dépourvu de personnalité pour expliquer la métamorphose, car Vianintroduit également la sanction sociale dans son récit. À chaque fois queJacquemort va à l’encontre des mœurs locales, il est puni. Et seul, face àcette société forte, la transformation que subit le personnage sembleinévitable. Tant qu’il vit parmi ces villageois, il est condamné à adopterleurs mœurs. Et même s’il se rend compte de l’influence qu’a la société surlui, Jacquemort malgré ses bonnes intentions ne peut lutter seul contre lapression sociale.

« J’aiété eu, continua Jacquemort. Ce pays m’a eu. Quand je suis arrivé, j’étais unjeune psychiatre plein d’allant, et maintenant, je suis un jeune psychiatresans allant du tout. Ça fait une grosse différence, assurément. Et c’est à cevillage pourri que je dois ça. Ce sacré village dégueulasse. Ma première foireaux vieux. Maintenant, je me moque apparemment de la foire aux vieux, je cogneà regret sur les apprentis et j’ai déjà maltraité La Gloïre parce qu’autrementça me faisait du tort. Eh ben ! C’est fini, tout ça. Je vais me mettre autravail énergiquement. C’est ça qu’il se disait, Jacquemort. Ce qu’il peut s’enpasser des choses, dans la cervelle d’un homme, c’est pas croyable, ça faitpenser. »

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