L’homme pressé

par

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Paul Morand

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1888 : Paul
Morand naît à Paris. Son père est un
bourgeois éclairé, haut fonctionnaire, artiste et ami des artistes. Après avoir
eu pour précepteur Jean Giraudoux et suivi les cours de l’École libre des Sciences politiques, il est reçu au grand concours des ambassades. Sa
carrière de diplomate débute comme attaché à Londres. C’est pour le jeune
homme le début de séjours à l’étranger qu’il multipliera toute sa vie, se
gagnant une réputation d’infatigable
voyageur
. Il sera notamment en poste à Rome, Madrid ou Bangkok. Il commence
dans les lettres en faisant publier deux recueils
de poésie
, Lampes à arc et Feuilles de température (1920), qui
attirent sur lui l’attention du monde littéraire, puis le recueil de nouvelles Tendres
stocks
, paru en 1921 avec
une préface de Marcel Proust, qui
livre trois portraits de femmes à travers
lesquels apparaît la ville de Londres en pleine effervescence dans le contexte
de la Grande Guerre.

1922 : Le recueil
de huit nouvelles Ouvert la nuit fait de lui un écrivain à succès. À travers les conquêtes amoureuses dont il est question, qui ont lieu dans
plusieurs pays européens, l’auteur livre un portrait du Vieux Continent
aux lendemains de la Première Guerre mondiale, alors que se fait sentir une révolution des mœurs, un relâchement qui semble se faire l’écho d’une
inquiétude, celle d’une génération qui se cherche. L’auteur se
distingue particulièrement par son style
virtuose
et son ton humoristique.
En 1925, dans le recueil de quatorze nouvelles L’Europe galante, Morand
continue de se faire le chroniqueur de
l’Europe des Années folles
et d’une civilisation
sur le déclin
. Dans ces récits les femmes occupent toujours une place
centrale et le style de Morand, incisif, cassant, multipliant les formules
frappantes
, apparaît particulièrement moderne
et baroque. Dans ses ouvrages
suivants l’écrivain se montre lucide
sur un monde en changement ; il
sent en effet la révolte gronder en Afrique (Magie noire, 1928) et en Asie (Bouddha
vivant
, 1927). Au fil de ses publications Morand met à la mode une
apparence de désinvolture née de son
impassibilité, de son ton railleur, ironique, distant. À
cette époque on le compare beaucoup à Mérimée.

1930 : New
York
est une sorte d’essai où Morand traduit sous tous les angles la
modernité d’une ville qu’il a visitée par deux fois, et dont il sent qu’elle
s’impose de plus en plus comme le centre économique du monde. Ainsi se
livre-t-il à une histoire de ses origines et de son développement jusqu’en 1929, mais aussi à des descriptions géographiques, architecturales,
urbanistiques, sociologiques ou ethnologiques
(parfois pour le pire, puisque transparaissent à l’occasion son antisémitisme
et son racisme). Très inspiré par ses voyages, Morand écrira des essais sur plusieurs autres villes : Londres (1933), ouvrage qu’il met à jour en 1962 dans Le Nouveau Londres, où la
ville est présentée sous l’influence (néfaste) de New York, Bucarest
(1934), dont le sujet lui est soufflé
par son épouse romaine, Florence que j’aime (1959), Majorque (1963), et Venises en 1971, Paul Morand ayant entretenu sa
vie durant une véritable passion pour la Cité des Doges, l’essai lui étant
consacré devenant prétexte à un autoportrait et des réflexions sur un monde
dont il aura observé toutes les mutations au XXe siècle. Il a
également évoqué les Antilles dans Hiver caraïbe (1929) et l’Amérique du Sud dans Air indien (1932).

1937 : Le
titre de l’essai Apprendre à se reposer, qui deviendra Éloge du repos, apparaissait
quelque peu provocateur à une époque où beaucoup souffraient du manque
d’emploi, mais s’explique par la législation sur les congés payés, survenue un an plus tôt. Morand comptait ainsi
apprendre l’art de l’oisiveté aux
masses laborieuses, peu coutumières des voyages et des vacances, qui
« s’apprennent » selon lui. Il se livre également au portrait d’une société qu’il juge peu joyeuse, immobiliste,
tétanisée devant le risque, et loue les bienfaits du sport, propre selon lui à tuer le goût de la révolte du peuple,
mais encore plus généralement la pente guerrière de l’homme (Morand condamnera
longuement l’esprit belliqueux dans son roman Le Flagellant de Séville en 1951, ayant pour cadre une Espagne
occupée par Napoléon). Son éloge du repos a pour contrepoint un procès de la vitesse ; Morand
évoque une retraite intérieure pour
échapper à l’agitation du monde extérieur.

1940 : Alors
qu’il est responsable de la mission de
guerre économique
à Londres, le gouvernement de Vichy le met à la retraite.
Ses Chroniques
de l’homme maigre
de 1940-1941 apparaissent comme un bréviaire
pétainiste, nourri avec quelque ironie des discours eugénistes du temps, mais
ne se livrant pas aux écarts fascistes de ceux exaltant à tout-va le corps et
l’exercice physique. La même année L’Homme
pressé
, le roman le plus de Paul Morand, apparaît comme un récit parabolique sur le temps. Le
protagoniste est en effet un antiquaire parisien dont la vie est programmée de
façon à ne pas perdre un instant. Cependant, son énergie formidable tourne à
vide, et son rythme effréné consume aussi bien son propre corps, qui montre des
signes de saturation, que son entourage. Se montrant incapable d’attendre, il
souhaite par exemple précipiter l’accouchement de sa femme, issue d’une famille
béké, et donc indolente comme il se doit, dont il avait cru un temps qu’elle
l’apaiserait après l’avoir épousée. Ce récit fait donc écho à l’Éloge du repos paru quatre ans plus tôt,
et à travers lui Morand appuie à nouveau la nécessité de s’arrêter dans la vie,
pour sentir le temps qui passe et goûter à la poésie des choses.

Laval revenu au
gouvernement en 1942, Morand devient
président de la commission de censure cinématographique
et ambassadeur à Bucarest. À la fin
de la guerre, alors qu’il est ambassadeur à Berne, il est révoqué et reste en Suisse en tant qu’exilé
pour une dizaine d’années. Durant la période d’après-guerre, il exerce avec son
ami Jacques Chardonne une influence
certaine sur la génération des hussards,
dont il devient même le protecteur. Il
deviendra particulièrement ami avec Roger
Nimier 
– leur correspondance entre 1950 et 1962  compte cinq cents lettres. En 1953, suite à une décision du Conseil
d’État, il se voit réintégré dans ses droits au sein de l’administration puis
aussitôt mis à la retraite.

1954 : Dans la
longue nouvelle Hécate et ses chiens, Morand se livre à un nouveau portrait de femme à travers le récit
d’une histoire d’amour singulière. Un jeune Européen, muté à la tête d’une
succursale bancaire quelque part dans le Maghreb colonisé, s’ennuie fermement
avant de prendre pour maîtresse Clotilde, une femme mariée. Si leur relation
semble au départ idyllique, l’opacité de
Clotilde
, dont la vie diurne reste inconnue de son amant, finit par irriter
celui-ci, et c’est un jeu pervers
qui va dès lors unir la femme et l’homme, sur fond d’une réflexion sur le désir et l’impossible
possession de l’autre
.

1961 : L’essai
Fouquet
ou Le Soleil offusqué
présente le célèbre surintendant des finances,
propriétaire du château de Vaux-le-Vicomte, comme un « roi de la finance
galante », particulièrement dispendieux, confiant, sachant vivre, et donc
en tout point opposé à Colbert. C’est
aussi un lettré et un mécène important, qui fréquenta tout ce qui comptait dans
les lettres à l’époque. Morand raconte son parcours jusqu’à sa disgrâce, son
arrestation en 1661, son procès qui
dura trois ans et durant lequel, malgré le nombre de ses ennemis, celui qui
avait confondu les finances publiques avec les siennes sut retourner l’opinion
en sa faveur. L’œuvre contient également des portraits de Mazarin et de Louis XIV,
dont est épinglé le pouvoir absolu, impitoyable et arbitraire. Morand affiche
en contrepoint son goût du libéralisme.

1968 : Ce
n’est pas sans difficulté que Paul Morand est finalement élu, à quatre-vingts ans, à l’Académie
française
. Longtemps il dut essuyer l’hostilité des gaullistes et son
élection fut bloquée par le veto du général lui-même, émis en 1958.

1976 : Paul
Morand meurt à Paris à
quatre-vingt-huit ans. L’Allure de Chanel qui paraît cette
année-là livre le portrait de la célèbre modiste, dont Morand fut un proche, en
femme orgueilleuse et seule. Après sa mort, la correspondance de l’écrivain posera
problème aux éditeurs, notamment celle avec Roger Nimier, ceux-ci se montrant
peu pressés de diffuser des lettres aux saillies antisémites ou homophobes,
alternant esprit de canular et commérages.

 

 

 

« Pierre attend
toujours et le temps s’écoule. On parle du temps qui s’écoule, comme s’il
descendait d’une source et comme si cette source était située quelque part en
amont. Quand Pierre lève la tête, on dirait qu’il cherche la fontaine qui
marque le commencement de ce grand fleuve.

“Ce doit être une source
d’eau salée, soupire-t-il, gonflée de toutes les larmes de ceux qui ont
attendu.” »

 

Paul Moran, L’Homme pressé, 1941

 

« Il y a des êtres
émergés de la nuit, dont la poussée vitale est celle d’une fusée
serpentine : ainsi Colbert. D’autres s’épanouissent goulûment au soleil du
bonheur, étendent joyeusement leurs frondaisons, jusqu’au jour où la tempête
les punit de leur téméraire porte à faux : tel Fouquet. »

 

Paul Morand, Fouquet
ou Le Soleil offusqué
, 1961

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