La Chute de la maison Usher

par

La féminité et le démoniaque

Écrasé par la maison et,soulignons-le, par sa sœur, qui en l’embrassant l’écrase au sol etl’empêcherait de fuir s’il n’était déjà mort. On ne peut pas négliger le rôledémoniaque de la fugace Madeline, toute pitoyable qu’elle soit. Presque absentedu récit, elle – ou plutôt sa maladie – est pourtant la source de l’aggravationdes symptômes de son frère. Il y a une curiosité inhérente au rôle deMadeline : si elle est « la belle femme qui se meurt » du récit,ce que Poe préconisait comme étant « le sujet le plus poétique du monde »,on ne s’attarde pas sur sa mort. Connaissant les autres œuvres de Poe, ons’attendrait à ce que son agonie nous soit décrite, mais au lieu de cela elle estabsente, et sa mort est simplement annoncée. On ne nous dit même jamais qu’elleest belle. Elle est donc tout aussi mystérieuse pour nous que le narrateur oula maison, et il est évident qu’elle est fortement rattachée à cette dernière. Laseule fois où on la voit vivante mérite d’être rappelée :

« Je la regardai avec un immenseétonnement, où se mêlait quelque terreur ; mais il me sembla impossible deme rendre compte de mes sentiments. Une sensation de stupeur m’oppressait,pendant que mes yeux suivaient ses pas qui s’éloignaient. »

On ne nous donne aucuneraison pour laquelle son aspect aurait un tel effet. Mais cet étonnement, cetteterreur, cette stupeur et surtout cette oppression sont bien proches de ce queressentait le narrateur en regardant la maison Usher à son arrivée. Pourtant,il ne peut la quitter des yeux, pas plus qu’il ne pouvait cesser de regarder lebâtiment. Plus tard, il qualifiera sa mine de « sinistre ». Une foisqu’elle est sortie, le narrateur se tourne vers son ami :

« il avait plongé sa face dans ses mains,et je pus voir seulement qu’une pâleur plus qu’ordinaire s’était répandue surles doigts amaigris, à travers lesquels filtrait une pluie de larmespassionnées. »

Pourquoi s’est-il caché levisage ? Est-ce de la peine ou de la peur ? Un mélange des deux ?Le texte ne le dit pas mais on peut imaginer bien des choses. C’est làjustement le pouvoir de la maison Usher, et de La Chute de la maison Usher : des indices abondent, mais ilsne sont jamais mis ensemble. C’est au lecteur de le faire. Il est, par exemple,curieux qu’après cette apparition de Madeline, Roderick informe le narrateurqu’il ne la verra plus. C’est bien avant sa mort. On peut le prendre au mot,mais dans une telle atmosphère on se demande d’où vient la certitude deRoderick. Connaissant les autres histoires de Poe, il n’est pas impossibled’imaginer que Roderick soit en fait en train d’empoisonner Madeline, pour uneraison ou une autre – peut-être, justement, par espoir de s’évader del’oppression familiale, de l’oppression que semble produire la seule vue decette femme. Le texte ne le dit pas, mais cela expliquerait bien des chosesdans le comportement de Roderick. C’est bien entendu de la pure spéculation,mais le texte se prête justement à de tels soupçons. Poe a créé une atmosphèregothique et de telles choses arrivent dans le roman gothique classique ;mais à l’opposé de par exemple Matthew Lewis dans Le Moine, il ne le précise pas, laissant au lecteur le soind’entrevoir les possibilités qui expliqueraient l’atmosphère.

Poussons plus loin dansces possibilités. Que voit le narrateur lorsqu’il entrevoit Madeline ? Ilvoit une femme, mais ne nous donne aucun autre détail. Ce n’est qu’après samort qu’il remarque la ressemblance entre son frère et elle. Elle est donc, aupremier abord, presque entièrement une ombre ; il lui manque uneimpression physique. Est-elle déjà un fantôme? À la première lecture, onpourrait être tenté de le croire. Ou alors ne serait-elle qu’une concrétisationde l’idée de la famille et de la maison ? C’est aussi possible ; enfait, du côté symbolique c’est évidemment son rôle. L’attachement qu’a Roderickpour elle, le fait qu’elle se meurt tout comme la famille s’éteint, tout faitd’elle une représentation vivante de la maison Usher. Elle peut aussisimplement être le côté féminin de la famille, et donc de Roderick, dont ilaurait peur ou honte, et qu’il essaie d’écraser.

Mais dans la dimensionplus « réelle » du récit, si ce n’est plus « réaliste »,Madeline acquiert bien une dimension physique après sa mort. Si elle a un côtédémoniaque, ce n’est pas celui d’un démon incorporel : c’est en sortant ducercueil et en ouvrant la porte du tombeau qu’elle provoque la peur deRoderick. On peut entrevoir cet aspect démoniaque lorsque les deux amis laregardent dans le cercueil, et qu’elle porte un sourire « équivoque etlanguissant », qui pourrait sous-entendre bien des choses. Plus démoniaqueencore, et bien plus physique, est son apparition par la porte à la toute fin, quandelle s’écroule sur son frère, et emporte avec elle la maison Usher, dans tous lessens qu’elle revêt.

Mais considérer simplementMadeline comme un démon, même un corps possédé d’un démon, ou comme unereprésentation symbolique de la famille, ne suffit pas. Ou plutôt, bien qu’ellepuisse suffire, on peut y lire beaucoup plus que ce que nous transmetdirectement le texte. Nous retrouvons ici les possibilités gothiques évoquéesplus haut. Car repensons à la description de Madeline à la fin :

« Il y avait du sang sur ses vêtements blancs,et toute sa personne amaigrie portait les traces évidentes de quelque horriblelutte. »

Il y a une explicationtoute réaliste à cela : depuis une semaine elle est au tombeau, et luttepour s’en sortir. Mais dissocié de tout contexte, cette description amèneimmanquablement l’idée d’une femme morte en couches. Du point de vuesymbolique, on peut y voir représentée la fin de la lignée des Usher ; siMadeline symbolise la famille, sa mort à elle, sans descendance, annonceclairement que l’affaire est close.

Mais le sous-texteincestueux et l’atmosphère gothique amènent une autre réflexion. Car si c’est àl’inceste qu’est due la curieuse histoire de la famille Usher, alors il sepourrait que les deux jumeaux aient tenté d’assurer la descendance de la famille.Madeline aurait-elle été enceinte lorsque le narrateur l’a entrevue ? Celaexpliquerait bien l’« immense étonnement » de ce dernier, et pourquoiil tournerait la tête vers son ami. Rien dans le texte ne l’indique, maisjustement, rien ne le nie non plus. À essayer de lire le texte dans un contexteréaliste (entreprise un peu folle, avouons-le), on ne peut nier la possibilité.Roderick l’aurait-il empoisonnée quand même ? Tentait-il de la faireavorter ? Les spéculations que cette hypothèse peut entraîner à sa suite sontlégion.

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