La Chute de la maison Usher

par

Le narrateur et le thème du double

Car le narrateur est uneénigme. Nous ne connaissons rien de lui, sauf ce qui a trait à Roderick, et bienqu’il ne savait même pas que Roderick avait une sœur, il semblerait bien êtrele double de celui-ci. Le thème du double, du doppelgänger, est un des grands thèmes de la nouvelle romantiqueallemande dont se réclame Poe, et il se retrouve partout dans ses œuvres. Onpensera à William Wilson, bienentendu, mais aussi à Ligeia et d’unecertaine façon au Baril d’amontillado.Mais dans ces cas, et en général dans la littérature fantastique de l’époque,le double est un sosie qui risque de voler la vie à la personne originale, ouqui réussit à le faire. Il apparaît venant de nulle part, et son origine estmystérieuse. Il risque fort de tuer l’original ; le concept vientd’ailleurs d’une légende selon laquelle rencontrer son double signifie sa mortprochaine. Dans la littérature, le double vole souvent la force vitale de sonoriginal, tel un vampire psychique.

Dans le cas de La Chute de la maison Usher, laressemblance entre le narrateur et Roderick est extrême : ils font toutensemble, partagent les mêmes goûts, se comprennent entièrement. La seuledifférence est que tandis que Roderick descend d’une ancienne famille qu’ilrésume en lui-même après la mort de sa sœur, le narrateur semble n’avoir aucuneconnexion familiale, aucune histoire. On sait simplement qu’il a connu Roderickau cours de leur enfance, autrement il n’a aucun passé et ne vient de nullepart. C’est justement le propre du double, dont les origines sont toujoursinexplicables – sauf qu’il est parfois clair que ce sont des émanations del’enfance, des amis imaginaires qui seraient revenus à l’âge adulte.

« Son propriétaire, Roderick Usher, avaitété l’un de mes bons camarades d’enfance; mais plusieurs années s’étaientécoulées depuis notre dernière entrevue. Une lettre cependant m’était parvenuerécemment dans une partie lointaine du pays, une lettre de lui, dont latournure follement pressante n’admettait pas d’autre réponse que ma présencemême. »

Pourtant, s’il est iciquestion de double, il est clair que Poe innove, car cette interprétation netient que si on prend le texte comme étant narré par le double – qui soit nesait pas ou alors ne dit pas de quoi il est responsable. Mais dans ce cas Poeinnove entièrement, car il renverse la dynamique habituelle d’une histoire de doppelgänger. Roderick n’est pas effrayépar le narrateur, bien au contraire ; son arrivée semble même lui redonnerdes forces, plutôt que de l’exténuer, et les deux s’entendent à merveille. Maisil y a des détails qui détonnent avec cette vision optimiste.

Car Roderick a déjà undouble : sa sœur jumelle, Madeline, dont le visage possède une« frappante similitude » avec celui de son frère. Celle-ci ne dit pasun mot, n’a aucune personnalité : elle n’est là que pour mourir. Mais ellemeurt justement d’une lente agonie où ses forces se dissipent, justement toutcomme si on les lui volait – et elle doit se mettre au lit à jamais justementle soir où arrive le narrateur. Lorsqu’on pense à la mythologie des jumeaux,qui fait d’eux pratiquement une seule personne, aux connections psychiques, onpeut facilement voir ici un cas où le double de Roderick saperait l’énergie deson autre double, sa sœur. Le soupçon d’une telle connexion entre les deuxjumeaux redouble lorsqu’on repense à la façon dont Poe insiste sur lefusionnement de la famille et de la maison Usher sous le seul nom de« maison Usher ». Poe donne rarement des détails inutiles, et étant donnél’étrangeté de cette famille où il n’y a jamais eu de cousins, on doitcomprendre que Roderick est lui-même toute la maison réunie. Lui, sa sœur et lebâtiment ne font qu’un. Et si le double de Roderick sape l’un de ces éléments,il n’est pas surprenant que le tout s’écroule.

« Une ressemblance frappante entre lefrère et la soeur fixa tout d’abord mon attention et Usher, devinant peut-êtremes pensées, murmura quelques paroles qui m’apprirent que la défunte et luiétaient jumeaux, et que des sympathies d’une nature presque inexplicableavaient toujours existé entre eux. »

Dans ce cas, le narrateurserait en somme une concrétisation de l’influence maligne qui selon Roderickplane sur la maison Usher, même si d’évidence il ne le réalise pas. Et s’ils’échappe de la catastrophe finale, c’est que son œuvre est accomplie.

Mais il peut y avoir une interprétationplus subtile. On peut se poser la question : cela changerait-il quelquechose à la trame si on éliminait le narrateur ? Et la réponse, d’évidence,est « Non ». Non, car il est facile de lire le texte comme étant leproduit d’un esprit divisé, où le côté rationnel observe son pendantirrationnel. Prenons la scène de la lecture. Elle est tout à fait crédible avecdeux personnages : l’un qui essaie de calmer son ami, l’autre à bout denerfs. Mais elle fonctionne tout autant si on y voit un seul être physique quiessaie de se distraire des peurs irrationnelles qui le poursuivent, sonrationnel se protégeant de ces peurs en s’isolant.

La distanciationémotionnelle que permet une telle dissociation est bien celle de quelqu’un sousle coup d’un rude choc, comme par exemple la mort d’une jumelle. De tels cas dedissociation ne sont pas inconnus à la psychiatrie moderne ; Poe semble souventavoir une compréhension innée des troubles mentaux possibles. Dans ce cas, La Chute de la maison Usher n’est plusun conte d’épouvante en soi, mais une étude d’une des formes de la folie. Lesévénements peuvent pourtant être entièrement les mêmes ; c’est le regardqui change, car l’intérêt se centre maintenant sur le cerveau d’Usher, sur ladifférence entre son côté émotionnel (Roderick) et son côté rationnel (lenarrateur).

Mais est-ce Roderick quicrée le narrateur, ou est-ce l’inverse ? N’oublions pas que Poe,alcoolique invétéré, connaissait bien l’effet d’un esprit qui se détraque. Eton peut lire La Chute de la maison Usherd’une telle façon. Nous rejoignons ici le symbolisme. Car si Roderick,Madeleine, la maison ne sont que des fantasmes nés dans l’esprit d’un homme,alors c’est un cauchemar où le décor en carton-pâte s’explique parce que samatérialité est moins importante que l’effet qu’il produit. Ce qui pourraitpasser pour de la simple sensation devient alors autre chose – unereprésentation graphique, matérialisée, réalisée des effrois intérieurs dunarrateur. Le récit peut bien être celui d’un artiste se confrontant à sapropre répression, symbolisée par la quasi-absence et la mort de Madeline.

Si on admet une valeur plussymbolique que réelle à la maison Usher, dans son double sens du manoir et dela famille, on ne peut que se demander ce que ces deux aspects symbolisentexactement. Le récit se révèle alors pouvoir être une représentation ducauchemar des responsabilités familiales qui ont en somme détruit Roderick,doublée d’une vision hautement négative de la féminité – ou alors de laresponsabilité relative à son art, si c’est ce que symbolise la maison.Roderick et le narrateur sont après tout artistes, Roderick surtout étantpolyvalent – peintre, musicien, poète. Si la maison est en effet symbolique del’art, on voit donc l’effet d’un dévouement total à son art et la dimensioncannibale de ce dernier. Il ne vient jamais à l’esprit de Roderick l’idée dequitter la maison, même si elle le détruit.

« Cette croyance toutefois se rattachaitcomme je l’ai déjà donné à entendre, aux pierres grises du manoir de sesancêtres. Ici, les conditions de sensitivité étaient remplies, à ce qu’ilimaginait, par la méthode qui avait présidé à la construction, par ladisposition respective des pierres […] Le résultat, ajoutait-il, se déclaraitdans cette influence muette, mais importune et terrible qui, depuis des sièclesavait pour ainsi dire moulé les destinées de sa famille, et qui le faisait,lui, tel que je le voyais maintenant, tel qu’il était. »

Car d’après le narrateur,c’est bien en rentrant dans son domaine que Roderick développe pleinement sanévrose. Si les aspects de cette névrose sont, selon le narrateur, uneexagération de son caractère de lorsqu’il était enfant, il n’en demeure pasmoins que c’est dans l’atmosphère morbide de la maison qu’ils se développent. Roderickest le dernier descendant de la famille Usher, mise à part sa sœur qui est entrain de mourir. Il est évident qu’il ressent les responsabilités de cetteposition ; on parle de son « amertume » lorsqu’il décrit saposition en tant que dernier des Usher. C’est à la décadence d’une aristocratieque nous assistons, d’une de celles qui ne peuvent échapper à leur passé. Maissous une autre lumière, c’est aussi l’amertume d’un artiste qui ne peut paslaisser de côté son art. Surtout, il est clair que Roderick a peur de lasolitude : lorsque sa sœur (qui, ne l’oublions pas, est bien possiblementson amante ainsi que sa jumelle) est malade, il en appelle au concours de sonseul ami, pour ne pas rester seul. On peut voir là un autre aspect du thème dudouble : Roderick a besoin du narrateur pour remplacer Madeline. Sous cetangle, ce n’est pas un être humain complet. Il a besoin d’un renforcement de sapersonnalité pour combler le fait qu’il fait partie de la maison. Les demandesde cette dernière – dans son double sens de l’édifice et de la famille – leréduisent progressivement à rien. Ce n’est plus qu’une loque humaine qui estconfrontée au retour de Madeline, qui amène sa mort : croyant l’avoirenterrée, il se révèle qu’il n’en est rien. La famille lui revient, et il n’enpeut plus. Il meurt, et cette mort se double de l’effondrement de l’édifice. Ilest, très littéralement, écrasé par la maison Usher.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le narrateur et le thème du double >