La Curée

par

Aristide Saccard

Il est le fils de Pierre et Félicité Rougon,les protagonistes du premier tome de la série, La Fortune des Rougon.Maladroit, il a choisi le camp républicain jusqu’à la veille du coup d’Étatimpérial en décembre 1851 ; aussi a-t-il décidé de monter à Paris afin deconquérir la ville et de prendre part au banquet malsain qui se prépare :on va mettre la capitale en coupe réglée et s’enrichir au delà duraisonnable : « Aristide Rougon s’abattit sur Paris, au lendemain dudeux décembre, avec ce flair des oiseaux de proie qui sentent de loin leschamps de bataille. »

Quand il arrive à Paris, il a besoin de laprotection de son puissant frère, Eugène, qui lui enjoint de changer sonpatronyme afin de ne pas le compromettre. Il devient alors Saccard. Pourquoi cenom ? Parce qu’il sonne « avec la brutalité de deux râteaux ramassantde l’or ». Il ne fait rien qui ne soit lié à sa fringale de fortune ;son frère Eugène le fait nommer commissaire voyer adjoint à l’Hôtel de Ville,et il profite de ce poste pour observer, apprendre patiemment. Après deux ans,il ne lui manque que le capital pour lancer sa première opération. C’est sonmariage avec Renée qui lui apporte la somme. Une fois son coup réussi, lamachine Saccard est lancée, sans contrôle, sans frein, à plein régime. Ce petithomme au fort accent méridional, au teint « noirâtre », aux« jambes grêles », à la « mine chafouine » devient l’un desrois de Paris, éblouissant la capitale par un train de vie inouï, donnant desfêtes somptueuses. Rien ne semble lui résister.

Pourtant, cette richesse n’existe que par lecrédit qu’on accorde à Saccard. Il est incapable de garder un capital : iljette son or sur Paris comme un joueur sur une table de jeu. On le croit riche,mais ses coffres sont vides. Il ne maintient son train de vie que par desacrobaties financières et par la dette, énorme, qu’il creuse chez sesfournisseurs. Ce besoin pathologique de dépense est l’expression de la névrosedes Rougon, objet d’étude naturaliste de Zola. Saccard prend plaisir à monterdes combinaisons compliquées, et piège ses victimes avec la ruse du chasseurtraquant un gibier difficile. Quand il monte le traquenard dont Renée doit êtrela victime, son plaisir est immense : « il goûtait une vraie joiedans ce conte à dormir debout qu’il venait de faire à Renée ; et ce qui leravissait, c’était l’impudence du mensonge, l’entassement des impossibilités,la complication étonnante de l’intrigue. » Au fil des pages, il apparaîtque son bonheur est là : duper quelqu’un puis jeter les louis d’or sans jamaisles compter, et trouver sans cesse une source pour que coule le flot. AristideSaccard n’aime pas la fortune : il aime la dépenser.

La famille n’existe pour Saccard que si ellelui sert : il respecte et craint son puissant frère Eugène et il n’hésite pasà utiliser les talents louches de sa sœur Sidonie quand le besoin s’en faitsentir. Sa femme Renée ? Elle n’est qu’un beau coffre-fort, un meublesomptueux qui le pose dans le monde et qu’il couvre de cadeaux pour mieux laprendre dans ses rets. Son fils Maxime ? C’est un compagnon de débauche àqui il pardonne l’impardonnable : l’inceste avec sa femme. Nul amourpaternel dans tout cela : à la fin du roman, Saccard n’hésite pas àproposer une nouvelle combinaison suspecte à Maxime, car il a besoin d’argent.Quant à sa fillette Clotilde, elle n’existe pas à ses yeux.

C’est un individu dénué de tout sens moral,qui spécule sur la mort de sa première épouse, pariant sur son décès etterrorisant ainsi la malheureuse. Il n’épouse Renée, pour laquelle il n’éprouveaucune affection, que parce que ce mariage lui procure les fonds nécessaires àsa première spéculation. Pour Saccard, il n’est pas d’opération financièreréussie si quelque dupe n’en est la victime. Enfin, il monte une machinationcompliquée à plaisir afin de dépouiller Renée de son dernier bien. Quand ellerefuse de signer le papier qui la ruinerait, il éclate de dépit. Mais quandelle signe enfin, aveuglée par sa folie et son désir de fuite, Saccard accepte,fermant les yeux non seulement sur l’adultère dont il est victime mais aussisur l’inceste qui souille son nom.

Saccard incarne la spéculation amorale quiaccompagna la construction du Paris haussmannien et de l’Empire. Zola donnera àce personnage haut en couleur et étourdissant de verve l’occasion d’exercerencore son don de l’escroquerie dans l’avant-dernier tome de la série des Rougon-Macquart, L’Argent.

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