La Curée

par

Inversion des sexes et dégénérescence

Le régime impérial ne trouve pas grâce auxyeux de Zola. Quel crime pourrait illustrer la dégénérescence du temps, sinonl’un des plus grands : l’inceste ? Pour accomplir ce crime, il fautdes criminels dégénérés, des fins de race pitoyables. Or, comme si l’inceste nesuffisait pas, Zola ajoute au caractère négatif de ses protagonistes un nouveautrait : l’inversion des sexes.

Lire La Curée avec le regard de lasociété occidentale du XXIe siècle, qui admet l’ambiguïté,l’homosexualité et le transgenre, serait absurde. Le regard de Zola est celuid’un homme né il y a cent cinquante ans, pour qui l’homosexualité est unedéviance. On regardait d’un œil bienveillant les frasques d’un Maupassant quitroussait chaque jupon passant à sa portée, engrossant au passage les filles deferme, usant aussi de violence pour parvenir à ses fins, et mourantlamentablement, rendu fou par la syphilis. Le temps a passé, les regards ontchangé.

Zola décrit à travers Renée l’inversion dessexes tout d’abord par son physique : cette femme a une mine « degarçon impertinent ». Myope, elle use d’un binocle d’homme. « Parmoments, il [Maxime] n’était plus bien sûr de son sexe : la grande ridequi lui traversait le front, l’avancement boudeur de ses lèvres, son airindécis de myope en faisaient un grand jeune homme. » Cependant, elle esttrès féminine, selon les critères de son époque : elle aime se parer,passer des heures à prendre soin de son corps, pour le couvrir ensuite des plusbelles étoffes. Si ses traits ont quelques aspects masculins, son comportementsocial est celui d’une femme.

Maxime est beaucoup plus ambigu. Pensionnaireà Plassans, il s’est cru fille avant l’âge de 13 ans et quand il est mandé àParis par son père, Renée l’appelle « mademoiselle » ;« six mois auparavant, elle aurait dit juste. » Il a alors « unregard bleu de fille hardie. » Devenu adulte, cet homme de vingt ans al’air d’une fille, se plaît dans les salons d’essayage et les boudoirs feutrés.Il va jusqu’à porter une robe pour assister aux jours de réception de Renée,réservés aux femmes. Renée et ses amies jouent avec lui, « le taquinant,se prêtant à des plaisanteries équivoques ». Son corps est imberbe, il nepratique aucune activité physique dite virile, telles que l’escrime, la chasseou l’équitation. Le seul geste masculin que le lecteur le voit faire est fumerle cigare. Cependant, Zola ne lui donne pas d’attirance pour les hommes, unefois la puberté passée. Il n’est pas comme Baptiste, digne valet de chambre deSaccard à l’impeccable apparence qui vit des nuits de débauche avec despalefreniers.

La dégénérescence de l’inversion des sexes sevoit surtout dans la relation incestueuse entre Renée et Maxime. Zola faitexploser les codes de son temps qui voulaient que l’homme domine et la femmesubisse : « Renée était l’homme, la volonté passionnée et agissante.Maxime subissait. » Toutes les décisions, toutes les initiatives viennentde Renée, tandis que Maxime se contente de suivre. À aucun moment Maxime neprend la moindre décision, pas même celle de rompre. Dans leur dispute finale,c’est Renée qui a le dessus physiquement : Maxime n’essaye même pas de sedéfendre, trop sûr d’être battu. Le lecteur de 1871 ne peut que mépriser cet éphèbemou et sans volonté, antithèse de la virilité. Cela dit, on peut voir en Renéeune ébauche de ce que sera la femme quelques décennies plus tard, actrice etnon plus victime, qui choisit ses amants et mène sa vie sexuelle à sa guise.Elle a connu le viol, puis un mariage arrangé ; Renée est une victime quia gagné, d’une certaine façon, une sorte d’autonomie. Maxime, en revanche,n’est que dégénérescence, « une de ces débauches de décadence qui, àcertaines heures, dans une nation pourrie, épuisent une chair et détraquent uneintelligence ». Pour Zola, il est le type d’homme à qui l’Empire donnenaissance et le rejeton d’une lignée en voie de déchéance, celle des Rougon.Maxime épouse une femme à son image : la jeune Louise est pleine d’esprit,mais est le fruit des amours d’un imbécile et d’une débauchée : elle estcontrefaite, et accablée d’une mémoire qui n’est pas la sienne, celle de samère qui traîna dans les plus fangeuses turpitudes.

Louise et Maxime incarnent deuxdégénérescences dont l’union n’aura pas de fruit. En revanche, Maxime aengendré un rejeton : Charles, enfant de Justine, femme de chambre deRenée, victime du jeune apprenti amoureux âgé alors de dix-sept ans. Dans levolume, on sait simplement que la mère et l’enfant sont envoyés à la campagne.Bien des années plus tard, le lecteur assistera à la fin de la lignée desRougon dans le petit Charles : adolescent superbe et imbécile qui meurtd’une hémorragie sous les yeux de son aïeule Adélaïde Fouque, racine pourried’une lignée gâtée. 

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