La Curée

par

Spéculation immobilière et enrichissement : la curée

Zola a toujours été un sympathisantrépublicain pour qui le Second Empire a vu la France livrée à des gens de sacet de corde, mettant le pays au pillage dans le seul but de bâtir des fortunesinsensées. La France est devenue un gibier que l’on force et, le moment de lacurée venu, on se jette sur sa dépouille avec la férocité de chiens de meute.La curée, c’est, selon le dictionnaire Larousse, « l’ensemble de certainesparties du cerf, du chevreuil ou du sanglier que l’on donne aux chiens »,et par extension la « ruée avide pour s’emparer des biens, des places, deshonneurs laissés vacants ». Dans le roman, les chiens sont lesspéculateurs qui, comme Saccard, se jettent sur la dépouille qu’est devenueParis et se partagent ses entrailles, la retournant à coups de pelle et depioche, jetant à bas des quartiers entiers afin d’y bâtir de somptueux hôtelsparticuliers.

Selon Zola, le but de cette mise à sac estdouble : remplacer les petites rues par de larges avenues : lesactuels boulevards parisiens. En effet, le peuple de Paris a la fâcheusehabitude de se révolter de temps à autre, et quoi de plus facile que d’érigerdes barricades dans les rues étroites du vieux Paris ? En revanche, il nesera pas question d’élever quoi que ce soit sur les nouvelles avenues, tantelles seront larges. De plus, la cavalerie, bras armé du pouvoir, chargerafacilement d’éventuels émeutiers le long des grands espaces dégagés par lestravaux. Enfin, si les choses tournaient vraiment mal, le canon pourrait parleret tirer à mitraille sur les révoltés, chose impossible dans les anciennes ruesétroites et tortueuses.

Cependant, La Curée insiste sur l’autreobjectif des travaux que dirige le baron Haussmann : l’enrichissement. Destravaux d’une telle ampleur sont l’occasion d’une gigantesque spéculation àlaquelle tous les coquins du pays sont conviés. Saccard ne s’y trompe pas :« Les fumets légers qui lui arrivaient lui disaient qu’il était sur labonne piste, que le gibier courrait devant lui, que la grande chasse impériale,la chasse aux aventures, aux femmes, aux millions, commençait enfin. » Ilse jette à corps perdu dans la spéculation et prend place dans la ronde desmillions. Certains, comme les maçons Mignon et Charrier, gardent une relativeprudence et consolident leur fortune, d’autres comme Saccard vivent sur lecrédit et la cavalerie financière : il ne gagnera jamais assez pourassouvir ses envies. « Personne ne lui connaissait un capital net etsolide », et son quotidien est un exercice permanent de prestidigitationoù il escamote et trompe, créant l’illusion d’une fortune alors qu’il n’a pasun liard en propre. La fortune de Saccard et comme la gloire de l’Empire :de la poudre aux yeux. Le résultat est effrayant et fascinant :« C’était la démence pure, la rage de l’argent, les poignées de louisjetés par les fenêtres, le coffre-fort vidé chaque soir jusqu’au dernier sou,se remplissant pendant la nuit on ne savait comment » Cela ne pourradurer, et aboutira forcément à l’explosion de la bulle spéculative, comme celaest arrivé en Hollande en 1637 lors de la première crise boursière del’histoire ou plus récemment lors de la crise des subprimes auxÉtats-Unis.

Quant à la beauté éventuelle du nouveau Paris,Zola n’en a cure : sa chère cité, celle du Notre-Dame de Paris deHugo, n’est plus. Les vieilles maisons sont remplacées par les immeubles de« style Napoléon III, ce bâtard opulent de tous les styles. » Letemps a passé et le Paris conçu par Haussmann est devenu une des plus bellesvilles au monde. Mais ce qui importe à Zola, c’est le vol manifeste, volpolitique d’abord, puis financier. L’écrivain refuse toute éventuelle vision àlong terme à Napoléon III ; pour lui, il n’est qu’un chef de bande :« L’Empire allait faire de Paris le mauvais lieu de l’Europe. Il fallait àcette poignée d’aventuriers qui venaient de voler un trône, un règned’aventures, d’affaires véreuses, de consciences vendues, de femmes achetées,de soûleries sérieuses et universelles. » Le résultat sera de « jeterla patrie au cabanon des nations pourries et dégénérées », dégénérescenceincarnée par Maxime, lamentable enfant du siècle.

Le chef des coquins n’a pas même la prestanced’un grand pirate : le Napoléon III de Zola parait parfois dans sa pauvregloire, « avec son visage blême, sa paupière lourde et plombée quiretombait sur son œil mort. Sous les moustaches, sa bouche s’ouvrait mollement,tandis que son nez seul restait osseux dans toute sa face dissoute. » Lechef est à l’image du régime qu’il a conçu : lamentable. À la fin duroman, tandis que les nouveaux riches du régime se pavanent au Bois, dans leursvoitures et leurs équipages somptueux, l’empereur surgit en uneapothéose : les équipages s’écartent, les piétons sont bouche bée, et lesouverain apparaît : l’œil éteint, la bouche molle, le visage vague. C’estun brigand pathétique qui règne pour que s’enrichissent les coquins.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Spéculation immobilière et enrichissement : la curée >