La Double Inconstance

par

Amours éprouvés, amours retrouvés

La Double Inconstance est avant tout une comédie d’amour, ou mieux encore, d’« amours éprouvées et retrouvées ». Silvia et Arlequin croyaient avoir connu l’amour véritable, puisqu’ils avaient grandi ensemble dans le même village, s’étaient connus depuis déjà longtemps et appréciaient la compagnie l’un de l’autre. Mais en réalité, cet amour – ou du moins ce qu’ils pensaient que c’était – n’était qu’une illusion, une prison temporaire qui les séparait de leur véritable destinée. Soumis à des conditions éprouvantes, leur amour ne survit pas même les vingt-quatre heures que dure la pièce. Lorsque Silvia rencontre une fois de plus le seul homme pour qui elle était réellement disposée à se séparer d’Arlequin, elle ressent – cette fois – un amour différent, et bien plus réel que celui qu’elle ressentit jadis pour Arlequin.

Ensuite, il y a l’amour de Flaminia pour Arlequin. Cet amour est surprenant car Flaminia est sans doute le seul personnage duquel on n’attendait pas l’expression d’une telle tendresse. Dans la pièce, Flaminia est une femme intrigante et manipulatrice, qui fait preuve d’habileté, de duplicité, et même de cynisme dans ses tentatives de séparer Arlequin de Silvia. C’est dans ses élans de calculatrice qu’elle se décide à séduire – sans engager aucunement ses sentiments d’abord, « innocemment » – Arlequin. Cependant, elle ne se rend pas compte qu’à force de jouer à cette comédie de l’amour, elle finit par tomber dans son propre piège et à commencer à ressentir des sentiments réels pour le villageois : « Ce qui est sûr, c’est que dans le monde, je n’aime plus que vous. » (Acte III, Scène 3). Ainsi, on observe la victoire de l’amour sur la raison, chez cette femme qui jadis se laissait diriger par la tête et non le cœur.

Les personnages de La Double Inconstance prennent progressivement conscience de l’instabilité de leurs sentiments. Arlequin laisse entendre combien la naissance du sentiment amoureux le déconcerte : « L’amitié […] est partie : voilà que je vous aime, cela est décidé, et je n’y comprends rien »(Acte III, Scène 7). L’amour est une surprise qui entraîne l’on ne sait quel égarement du cœur et de l’esprit : troublés par l’émergence d’une passion inattendue, les personnages de Marivaux ont, à l’image de Silvia, l’impression d’être soudainement « incompréhensibles » à eux-mêmes. À maintes reprises, la jeune fille souligne la confusion de ses propres sentiments : elle avoue ne plus savoir où elle en est, ni même qui elle est. Les intermittences de son cœur ont ébranlé jusqu’à l’identité qu’elle supposait avoir. Elle ne peut alors qu’admettre, en pleine confusion, l’inconstance qui la gouverne : « J’aimais Arlequin […] à cette heure je ne l’aime plus, c’est un amour qui s’en est allé » (Acte III, Scène 8).

Marivaux ne fait pas l’éloge de l’infidélité. Loin s’en faut. Il constate simplement que la naissance du sentiment amoureux s’accompagne d’un trouble de l’âme, d’une sorte de vacillement, d’égarement de la personnalité. L’inconstance affective de ses personnages n’est, par ailleurs, qu’un reflet de l’inconstance universelle. Reprenant l’un des grands thèmes de la littérature baroque, le dramaturge entend montrer que tout est soumis aux lois du changement. L’amour n’est pas éternel ; comme toutes choses en ce monde, il naît, s’épanouit plus décline. Tout est passage et mouvement ; rien n’est définitivement acquis, rien n’est immuable. Les personnages que Marivaux invente et anime – Arlequin, Silvia, Lisette – ignorent ce qu’est la pérennité pour ne vivre que dans l’instant. De là, sans doute, la spontanéité légère et fantasque avec laquelle ils acceptent les facéties du destin.

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