La Double Inconstance

par

Dichotomie entre deux mondes

La pièce de théâtre La Double Inconstance nous présente deux mondes diamétralement opposés : le monde royal et le monde paysan. En effet, l’époque voulait que riches et ceux qu’on appellera prolétaires n’étaient pas destinés à se mélanger, mais le fait que le Roi lui-même, en âge de se marier, choisisse son épouse parmi les paysannes – et ceci malgré la surabondance de femmes enviables à la Cour – pousse à réévaluer ce contexte de hiérarchisation très marquée entre les classes. Et c’est ce paradoxe, constitutif d’une sorte de suspense, qui maintient l’attention du lecteur, désireux de savoir comment la pièce se terminera : Silvia acceptera-t-elle d’épouser le Prince ? Arlequin cèdera-t-il à la corruption et préfèrera-t-il l’amour des richesses à l’amour véritable ?

Marivaux fait une description délicate de ces deux mondes. D’une part, il présente le monde paysan représenté par Silvia et Arlequin, et d’autre part le monde des privilégiés représenté par tous les autres personnages. De leur style de vie à leur manière de penser, Marivaux fait tout ressortir. Dans la vie des privilégiés par exemple, l’argent est au centre de tout, placé avant l’amour. L’enthousiasme de Trivelin qui essaie d’« acheter » l’amour de Silvia à Arlequin l’illustre bien. Similairement, Arlequin se sent insulté par ce manque de respect, et rétorque : « Vous êtes un grand nigaud, mon ami, de faire entrer Silvia en comparaison avec des meubles, un carrosse et des chevaux qui le traînent ». Cela semble le cri du cœur d’une âme encore suffisamment proche de la nature, « villageoise », pour que certaines considérations matérielles n’en aient pas corrompu un certain bon sens primitif.

La confrontation de deux milieux si différents permet au dramaturge de faire contraster la simplicité avec le luxe à travers Arlequin qui par exemple se satisfait, dans l’existence, d’un lit à coucher, suffisant pour se reposer, et d’un repas simple pour lui bourrer la panse. Et ceci étonne drôlement Trivelin qui le trouve « étrange », car contrairement à la plupart des gens il ne désire ni chevaux, ni domestiques, ni appartements, etc. Cela mène Marivaux à dénoncer la perte des valeurs  dans le monde de la Cour, où est mieux honorée la richesse que le mérite : « Je vois bien à présent que c’est qu’on fait ici tout l’honneur aux gens considérables, riches, et à celui qui n’est qu’honnête homme, rien. […] Ce n’est pas grand-chose que d’être honoré, puisque cela ne signifie pas qu’on soit honorable. »(Acte I, Scène 10).

Et pour finir, c’est la conception de l’amour qui délimite ces deux mondes. Ayant vécu dans un milieu privilégié, sophistiqué, et pour tout dire corrompu, gâté toute sa vie, le Prince lui-même réalise combien plus pur et plus réel est l’amour qui vient du cœur d’une fille aussi simple qu’une paysanne : « les autres femmes qui aiment ont l’esprit cultivé, elles ont une certaine éducation, un certain usage, et tout cela chez elles falsifie la nature ; ici c’est le cœur tout pur qui me parle ; comme ses sentiments viennent, il me les montre ; sa naïveté, en fait tout l’art, et sa pudeur toute la décence. » (Acte III, Scène 1).

En ayant fait enlever Silvia, le Prince n’a pas seulement abusé de son pouvoir, il a également bafoué le principe de l’égalité des hommes devant la loi. Parce qu’il est le souverain, il ne sera, en effet, jamais puni, ses actes sont au-dessus de toute sanction : un Prince est supérieur à la loi. Arlequin perçoit cet état de fait comme une injustice. Lors de leur entrevue, le villageois affirme qu’en toute équité Silvia devrait lui être rendue, un bon Prince ne peut impunément spolier ses sujets : « la justice est pour tout le monde »(Acte III, Scène 5).

À maintes reprises, le « petit homme » se montre choqué par l’inégalité des conditions. Au cours d’un dialogue avec Trivelin (Acte I, Scène 4), Arlequin en appelle, très explicitement, à une plus juste répartition des richesses. Il ne se contente pas de refuser le « carrosse » et le « bon équipage » qui lui sont offerts, il élargit le propos et suggère aussi que les grands de ce monde laissent leur chevaux aux « honnêtes laboureurs qui n’en ont point » : peut-être les pauvres mangeront-ils alors du pain tous les jours.

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