La Farce de Maître Pathelin

par

La ruse des personnages : une réflexion sur le langage

Le philosophe Henri Bergson, qui étudia le langage et le rire, déclare à propos de la comédie : « Une situation est toujours comique quand elle appartient en même temps à deux séries d’évènements absolument indépendantes et qu’elle peut s’interpréter à la fois dans deux sens tout différents. » Lors de la scène du procès, pendant laquelle le Drapier reconnaît Pathelin et tente d’exposer le tort qu’on lui a fait devant le juge en racontant à la fois le vol de son drap et celui de ses bêtes, on distingue bien ce comique de la confusion, produit par la confrontation des trois trompeurs, dans une joute verbale dont le plus éloquent, et non le plus honnête, sort finalement vainqueur, et ce entre les murs du lieu de la plaidoirie et du discours par excellence, le tribunal. Lors de cette scène du procès, le langage apparaît comme une arme raffinée et efficace pour qui le maîtrise, comme Pathelin, qui passe pour triompher en « jouant la comédie », en « bavardant » et en multipliant les « belles paroles », tandis que les mots deviennent un obstacle pour Guillaume dont le manque d’aisance dans le domaine est évident, et qui passe pour « déblatérer », « chanter », « brailler » sans arrêt, sans jamais réussir à duper qui que ce soit. Mais c’est Thibault qui s’affirme finalement comme le plus astucieux de tous puisque, malgré des interventions qui déprécient son intelligence plus qu’elles ne le servent – « Le Berger : Vous défendrez ma cause, car je n’y comprends rien » –, ou l’apparente idiotie de ses « Bée ! », c’est lui qui réussit la plus habile tromperie : « Pathelin : Je me prenais pour le maître de tous […] et un berger des champs me surpasse. » Le langage apparaît ainsi comme une arme à double tranchant, puisqu’on voit parfois, comme le dit Maître Pathelin, les oisons « mener paître les oies ».

On distingue au cœur des propos de chaque personnage les procédés de persuasion qui servent leurs tromperies. La multiplication d’exclamations et d’hyperboles dramatise l’expression et rend les propos plus percutants : « Guillemette : Hélas, hélas ! », « Eh! Parbleu, vous vous remuez trop ! » ; « Pathelin : Ah ! Il n’y a rien de plus amer ! », « Hélas ! Par Dieu, j’accepte tout, mais que je ne trépasse pas ! » Les très nombreuses références à Dieu, au diable ou à tel apôtre, figures du folklore chrétien particulièrement prégnantes au Moyen Âge, semblent quant à elle légitimer les propos qui les suivent comme s’il s’agissait d’arguments d’autorité, et leur conférer une grande force : « Guillemette : Allez-vous-en, par tous les diables, puisque c’est impossible pour l’amour de Dieu ! », « Le Drapier : Par saint Jean, oui : je crois bien qu’il y a été », « Guillemette : Que le mal de saint Mathurin (Dieu m’en garde !) vous prenne au cerveau ! », « Le Drapier : Vous me demandiez de parler si bas… Sainte Vierge Marie, vous criez ! »

On peut en outre relever de nombreuses expressions évoquant explicitement la puissance du langage, la persuasion par les mots et leur mauvais usage : « Guillemette : Chacun n’a pas envie de rire ni de parler à tort et à travers ! », « Pathelin : Laissez-le-moi déblatérer », « Guillemette : Vous l’avez happé par des flatteries et attrapez en lui servant de belles paroles. »

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