La nuit des temps

par

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René Barjavel

René
Barjavel est un écrivain français né en 1911
à Nyons dans la Drôme de parents boulangers. Alors qu’il est pensionnaire au
collège de Cusset dans l’Allier, il se passionne pour la littérature. Une fois
bachelier, il enchaîne les petits métiers, dans les villes de Cusset, Vichy et
Moulins : pion, agent immobilier ou employé de banque. Il débute aussi
comme journaliste dès ses dix-huit
ans au Progrès de l’Allier. En 1934,
on le retrouve donnant des conférences sur Colette à Moulins et à Vichy. Il
fait la rencontre décisive de l’éditeur Robert
Denoël
dans cette dernière ville en 1935 et monte à Paris où il travaille
dans sa maison d’édition en tant que chef
de la fabrication
. Il poursuit une carrière de journaliste en parallèle,
devient secrétaire de rédaction de la revue Le
Document
et tient la rubrique cinéma du Merle
blanc
. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est vite démobilisé et crée L’Écho des étudiants à Montpellier.

C’est en 1943 que René Barjavel publie sa
première fiction, dans le journal collaborationniste Je suis partout, sous la forme d’un feuilleton. Ravage, qui deviendra un
roman très populaire de la science-fonction française, décrit une société post-apocalyptique à travers le
parcours d’un groupe de personnes réunies autour d’un étudiant en chimie
agricole, qui tentent de retrouver un mode
de vie agricole
sans le soutien de machines après la disparition de
l’électricité. Ce roman dystopique
qui rappelle H. G. Wells
évoque l’idéologie du régime de Vichy à
travers le retour à la terre et la quête d’un éden perdu, ainsi que le culte du chef qui fonde la nouvelle
société humaine. Les ficelles satiriques en sont quelque peu grossières. Le
Voyageur imprudent
, roman qui
paraît sous la même forme la même année, paraît directement inspiré de La Machine à explorer le temps de Wells
et constitue un antépisode de Ravage.
Le héros, physicien-chimiste, en collaboration avec un jeune mathématicien, a
découvert une substance autorisant le voyage dans le temps. Il visite un futur
très lointain et découvre une terre, cent mille ans après le temps présent, où
l’humanité a évolué vers la spécialisation
des tâches
. Le héros, qui voyage aussi dans le passé, découvre que ses
balades temporelles ne sont pas anodines, ses actions ayant des
conséquences ; et il se trouve ainsi confronté au paradoxe du grand-père quand il en vient à tuer son aïeul. Avec ces
deux premiers romans, Barjavel apparaît comme un précurseur de la science-fonction française – le terme n’est pas
encore utilisé en France –, la production américaine dans le genre n’arrivant sur
le territoire massivement qu’après 1945. En 1944, Barjavel, passionné du
septième art, publie aussi un Essai sur les formes futures du cinéma ;
il devient en outre directeur littéraire chez Denoël.

En 1946, Barjavel quitte un temps la
science-fiction en publiant Tarendol, fondé sur un des thèmes
favoris de l’auteur, l’amour.
L’histoire est centrée autour de l’intense relation amoureuse qu’entretiennent
deux adolescents issus d’une région inspirée par la Drôme natale de l’écrivain,
qui se voient confrontés à l’opposition à leur union du père de la jeune fille
et aux événements de la Seconde Guerre mondiale, le jeune homme devant fuir
après avoir été dénoncé à la fois à la Gestapo et au maquis. Barjavel présente
l’amour comme quelque chose de précieux dans les temps noirs de
l’histoire ; il intervient plusieurs fois dans le récit pour louer ce
sentiment. Apparaissent en toile de fond les vicissitudes de la France occupée,
dont les habitants sont confrontés à diverses privations, au rationnellement
alimentaire, et doivent obéir à un couvre-feu. La même année, Barjavel devient critique théâtral pour le journal Carrefour. Entre 1951 et 1965, il
devient surtout scénariste et dialoguiste pour le cinéma ; il
participe notamment à la série des Don Camillo aux côtés du réalisateur
Julien Duvivier, et écrit par exemple les dialogues de la traduction française
du Guépard de Visconti en 1963.

Dans La
Nuit
des temps
, qui apparaît
comme le chef-d’œuvre de Barjavel pour beaucoup, une civilisation disparue il y
a 900 000 ans est découverte sous les glaces de l’Antarctique par une équipe
plurinationale de scientifiques. Ils auront accès à l’histoire de cette
civilisation à travers une femme découverte en état de biostase qu’ils
réveillent, et dont ils traduisent le discours à l’aide d’une machine apposée
sur son front. Barjavel se livre ici à une dénonciation de la guerre et du danger nucléaire car le monde d’Éléa s’est autodétruit dans une
surenchère meurtrière. À nouveau le récit repose sur une histoire d’amour, qui évoque Roméo et Juliette, entre les deux
survivants de la civilisation détruite. La
Nuit des temps
devait au départ être un film, une superproduction française
réalisée par André Cayette, mais le producteur du projet se désista et Barjavel
adapta en 1968 le scénario en roman. Après la mort de l’auteur, le
rapprochement avec La Sphère d’or (Out of the Silence) de l’Australien Erle
Cox a été fait et on a même parlé de plagiat. En 1969, l’écrivain délaisse le
fantastique pour imaginer, dans Les Chemins de Katmandou, que des
groupes de jeunes du monde entier se dirigent vers la capitale népalaise, en
quête d’un lieu d’oubli où s’adonner librement à l’usage de drogues. Leur quête de libération, inspirée du
mouvement hippie, se révèle
finalement être un cheminement vers la mort. À nouveau le roman est adapté d’un
scénario, mais le film fut cette fois effectivement tourné par André Cayette.

Le roman Le
Grand Secret
, paru en 1973, tourne
également autour d’une grande histoire
d’amour
. Barjavel raconte comment Jeanne part en quête de Roland, celui
qu’elle aime, après sa disparition mystérieuse. Elle va découvrir une île
isolée du monde où l’on réunit les personnes touchées par un étrange virus faisant accéder les contaminés à
l’immortalité. L’auteur en décrit le
système social, les règles permettant d’éviter la surpopulation, menace pour l’humanité, jusqu’à la destruction
finale de l’île. Le roman apparaît très inspiré de la situation de guerre froide et repose sur des
éléments d’espionnage et de complot politique. Barjavel y réfléchit
également à la possibilité d’une liberté
individuelle et sexuelle
. Dans Une rose au paradis, qui paraît en 1981, Barjavel imagine un
alter ego au Noé biblique sous la
forme de Monsieur Gé, un homme riche et puissant qui décide la destruction et
la renaissance de l’espèce humaine
en provoquant l’explosion de toutes les bombes U du monde et la régénération de
l’homme à ses côtés dans un abri antiatomique. L’année suivante La
Tempête
traite à nouveau du thème de la guerre à dimension mondiale ; c’est une jeune femme qui
apparaît ici comme la clé de la paix. L’Enchanteur, roman merveilleux paru en 1984,
exploite la légende arthurienne des chevaliers de la Table Ronde en
imaginant que la naissance de Merlin, au centre de l’histoire, est issue d’une
volonté du Diable qui voulait en faire un antéchrist. Lui et ses compagnons –
Artur, Perceval, Lancelot, Galaad – vont se voir régulièrement tentés par le
Malin au fil d’une quête parsemée d’anachronismes
qui fonctionnent comme des ressorts comiques, tout comme l’usage d’un langage familier et la mention d’objets
technologiques. À nouveau le thème central du roman est l’amour.

 

René
Barjavel est mort en 1985 d’une crise cardiaque à Paris. On
se souvient surtout de lui comme l’ancêtre
de la science-fonction écologique
. En tant qu’un des précurseurs de la
science-fiction en France, il se montre méfiant vis-à-vis du progrès,
rejoignant les inquiétudes du Georges Bernanos de La France contre les robots ou se montrant inspiré par La Crise du monde moderne de René
Guénon. Dans sa Lettre ouverte aux vivants
qui veulent le rester
, tout comme dans ses ouvrages antimilitaristes,
Barjavel se montre notamment opposé au nucléaire civil. Ses œuvres expriment
une angoisse devant une technologie qui
peut échapper à l’homme ; il souhaite montrer que les excès de la science peuvent aller de pair avec une folie guerrière
comme une chute de la civilisation. Face à ces visions apocalyptiques se dresse une représentation idéale de l’amour, sentiment qui transcende l’homme
et permet des ponts temporels. « Lanceur d’alertes » littéraire,
Barjavel déploie donc une littérature prophétique et apocalyptique au fil
d’œuvres qu’il veut poétiques, oniriques, et parfois philosophiques. Il s’est
aussi essayé au théâtre, avec
notamment Madame Jonas dans la baleine,
montée au théâtre des Bouffes-Parisiens en 1976. S’il est devenu un auteur populaire, encore très lu au XXIe
siècle, sa collaboration avec Je suis
partout
ou Gringoire pendant la
guerre, périodiques collaborationnistes, a souvent été pointée du doigt, ainsi qu’une
certaine misogynie dans ses écrits
et une œuvre peu neuve, recyclant la
matière d’œuvres étrangères.

 

 

« Nous
avons quelque chose en commun qui est plus fort que nos différences :
c’est le besoin de connaître […]. Nous appartenons à toutes les disciplines
scientifiques, à toutes les nations, à toutes les idéologies. Vous n’aimez pas
que je sois un Russe communiste. Je n’aime pas que vous soyez de petits
capitalistes impérialistes lamentables et stupides, empêtrés dans la glu d’un
passé social en train de pourrir. Mais je sais, et vous savez que tout ça est
dépassé par notre curiosité. Vous et moi, nous voulons savoir. Nous voulons
connaître l’Univers dans tous ses secrets, les plus grands et les plus petits.
Et nous savons déjà au moins une chose, c’est que l’homme est merveilleux et
que les hommes sont pitoyables, et que chacun de notre côté, dans notre morceau
de connaissance et dans notre nationalisme misérable, c’est pour les hommes que
nous travaillons. »

 

René Barjavel, La Nuit des temps, 1968

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