Le chant du monde

par

La place de la nature dans le récit

Le Chant du monde se déroule en deux types d’endroits : la campagne libre (le logis d’Antonio et Matelot, la grande bouverie de Maudru, le fleuve par lequel les quatre protagonistes s’enfuient après l’incendie) et la ville (Villevieille). Dans tous les cas, l’action du roman est toujours soumise à un rythme : celui des saisons. L’action débute à la fin de l’automne (il commence à geler), puis se fige pendant l’hiver qu’Antonio et Matelot doivent passer à Villevieille, et enfin reprend de plus belle quand arrive le dégel du printemps, le retour à la vie. Mais au-delà de ce premier constat, on voit que les éléments de la nature sont des personnages à part entières, traités comme tels.

 

Giono personnifie entièrement la nature. Chacun de ses éléments respire, vit, parle, chante, souffre. Il suffit d’ouvrir le roman au hasard pour rencontrer des exemples de ce procédé. La forêt, la vallée, le fleuve, la montagne ne sont pas de simples décors. Ils ne font qu’un avec les personnages. Ils sont reliés à eux comme si tous avaient des racines communes allant puiser à la même source profonde. Le titre du roman est justifié par cette omniprésence d’une nature à la fois inhumaine – elle n’est en rien l’amie des hommes – et vivante : on y entend « Le chant grave de la forêt », où les arbres chantent « comme des ruches », « le vent haut chantait tout seul », « sa voix s’abaissait puis montait ». Même le produit du travail des hommes chante : « les pâturages […] chantaient une sourde chanson de velours », « le vin chantait déjà sur le feu ». Mais ce chant, pour se faire entendre, ne doit pas être étouffé par les bruits assourdissants d’une activité humaine éloignée de la nature : ainsi, c’est seulement « Quand le poids des nuages étouffait le bruit des foulons à tanner [qu’]on entendait chanter la ville haute. »

 

Le héros du roman est en complète symbiose avec la nature. Quand il est dans la plaine, c’est-à-dire chez lui, Antonio commence chaque journée par un long bain dans le fleuve, moment de sensualité pure. « L’eau est lourde. […] L’eau est épaisse. » Antonio jauge le fleuve et le tâte comme il caresserait un corps. Il en analyse et goûte chaque aspect, jusqu’à le faire parler à travers ce que lui ressent : « Il y avait dans le fleuve des régions glacées, dures comme du granit, puis de molles ondulations plus tièdes et qui tourbillonnaient sournoisement dans la profondeur. – Il pleut en montagne, pensa Antonio. » À travers cette caresse échangée, Antonio déchiffre les messages envoyés de loin, et ne fait qu’un avec la nature mère.

Après le toucher, la parole : Antonio parle aux arbres comme à des hommes. Et il les sent aussi. Matelot et lui peuvent identifier telle ou telle essence d’arbre en humant l’air ambiant. La vue bien sûr est sans cesse sollicitée, ainsi que l’ouïe, prompte à entendre les messages portés par l’air et le vent. Les personnages du roman se mêlent à la nature et ne la dominent jamais. Cette nature est dure, âpre. Pas de douce chaleur ni de brise légère dans Le Chant du monde. Giono décrit le monde qui l’entoure quand il rédige le roman. On perçoit que l’action se déroule dans le sud-est de la France puisque Marseille et le Champsaur, la haute vallée du Drac, sont mentionnées. On devine aisément que le fleuve qui est au centre du roman est la Durance, qui arrose les Alpes de Haute-Provence. Mais c’est tout. Les autres éléments du décor sont « les gorges », « le sud », « le nord », « la montagne ». Ce sont des archétypes qui donnent au roman une dimension universelle, que renforce le caractère intemporel des costumes et des gens. Au fil des pages, la nature s’exprime au même titre que les hommes. Toute cette nature chante : « on entendait chanter les pins », « la pluie chante fort » et ce chant de la nature est le monde dans lequel s’agitent les héros de cette épopée classique. Ce chant de la nature, ce chant du monde donnent à l’histoire contée au lecteur des accents lyriques et antiques.

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