Le Devisement du monde

par

La postérité du Devisement du monde et de Marco Polo

Perçu par certains comme
une supercherie ou une fabulation, par d’autres comme une allégorie, le récit
de Marco Polo a connu un grand succès dont les 120 copies qui en subsistent, chiffre
immense, témoignent.

Parmi les raisons qui
expliquent ce phénomène, outre le goût pour l’exotique, est le fait qu’il
s’agit d’une œuvre en langue vulgaire. Alors que la plupart des écrits de
l’époque sont en latin, Le Devisement du monde
peut donc être compris même par les illettrés si on le leur lit ; tout
comme les romans de chevalerie de Chrétien de Troyes, c’est une œuvre
populaire. Paru avant même que son auteur ne soit sorti de prison, le livre est
traduit dans de multiples dialectes, selon le lieu où on le recopie, ce qui
témoigne de sa très large diffusion. Avec les interpolations qui ont pu y être
apportées, on comprend la difficulté d’essayer de reconstituer un texte qui
puisse être considéré comme original.

« Pour savoir la pure vérité des diverses
régions du monde, prenez ce livre et le faites lire. Chacun qui ce livre
écoutera ou lira le doit croire parce que toutes choses y sont véritables. Car
je vous fais savoir que, depuis que Dieu créa Adam, notre premier père, jamais homme
d’aucun temps ne connut des diverses parties du monde et de leurs grandes
merveilles autant qu’en connut messire Marco Polo. C’est pour cela qu’il a cru
que ce serait trop grand dommage s’il ne faisait mettre en écrit ce qu’il a vu
et entendu afin que les autres gens qui ne l’ont vu ni entendu l’apprissent par
ce livre. »

De plus – et ce fut
désastreux pour sa réputation –, Le Devisement
sera une des sources du Livre des
merveilles du monde
de Jean de Mandeville, merveille d’enluminure mais qui
« améliore » les textes qui en sont le fondement, en y rajoutant les
histoires farfelues de monstres et de merveilles auxquelles on s’attend. Ce
sera un des livres les plus lus du Moyen Âge, mais l’idée qu’on peut se faire à
partir de lui du texte de Polo est nuisible, car elle accrédite la théorie
d’une fabulation. Ce sera Mandeville et non Polo qui confondra l’unicorne de ce
dernier (qui, comme nous l’avons vu, est évidemment un rhinocéros) et la licorne
des légendes.

Cependant, le livre
perdurera, et aura en fin de compte une influence sur la cartographie : en
1375, une trentaine des villes que Marco Polo nomme apparaîtront dans L’Atlas catalan de Charles V, et au XVIème
siècle la mappemonde de Fra Mauro utilisera méticuleusement les diverses
indications de Polo.

Plus important encore,
cependant, sera l’influence du livre sur un certain Christophe Colomb. Si les
explorations de celui-ci sont bien moins innovatrices que ne le veut la légende
– ce n’était qu’une question de temps avant qu’un navigateur ne tente de circonscrire
le globe –, il demeure qu’une copie latine du Devisement, fortement annotée de sa main, était une des possessions
fétiches de Colomb. Ce dernier croira d’ailleurs en atteignant les Bahamas
qu’il s’est rendu à Zipango, c’est-à-dire au Japon, et il essaiera de comprendre
comment visiter le Grand Khan qu’il imagine être tout près.

En 2011, Bradley Mayhew
essaiera de faire la moitié du voyage de Marco Polo, tout comme quelques années
auparavant les explorateurs Denis Belliveau et Francis O’Donnell ont retracé la
route complète de Polo, mais ce ne sont guère là les premiers à essayer
l’exploit : on peut penser à Bento Gois, qui au début du XVIIème
siècle fera un long parcours sur les traces de Polo pour prouver que le Cathay
de ce dernier est bien le même pays que la Chine. On peut donc voir que Le Devisement du monde continue
d’enflammer les esprits et d’inspirer les aventuriers.

« Tandis que, grâce à son livre,
l’influence de Marco Polo grandissait en Occident, son souvenir subsistait dans
les contrées qu’il avait visitées. Les annalistes chinois mentionnent, nous
l’avons vu, certains actes de son administration. Son buste fut placé dans le musée
de Canton où l’on peut, aujourd’hui encore, le voir. Vénitien de naissance,
Mongol d’adoption, Marco Polo fut le trait d’union entre deux mondes qui
s’ignoraient. C’est là pour lui un titre de gloire qui ne s’effacera
pas. »

Cette inspiration passera
aussi à la littérature et aux autres arts ; il existe un grand nombre de
romans, tant pour adultes que pour la jeunesse, qui tentent de recréer les
voyages de Polo en lui donnant une personnalité, intégrant autant qu’ils le
peuvent des détails qu’il rapporte, tentant d’imaginer les circonstances dans
lesquelles il les a découverts. Plusieurs films ont aussi été consacrés à ces
aventures. Le nom de Marco Polo a été donné à l’aéroport international de
Venise, et il a longtemps figuré sur les billets de 1000 lires. Il est même un
personnage de jeu vidéo. On le voit, sa réputation demeure. Mais il faut
malheureusement admettre que, malgré les légendes, on ne peut pas en faire le
père des spaghetti. Il n’y a dans le mythe qu’il aurait rapporté de Chine ces
pâtes que les Italiens ont depuis anoblies au rang de nourriture nationale
qu’une fabulation authentique.

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