Le Devisement du monde

par

La stature de Marco Polo dans l’histoire

Marco Polo est une de ces
figures historiques considérables mais distanciées des événements. S’il n’avait
jamais été, ou s’il n’avait pas accompli son voyage, on doute que l’histoire du
monde en eut été grandement changée. Mais comme voyageur, et comme témoin de la
curiosité humaine, il est considérable. C’est le fait d’avoir accompli son
voyage, et surtout d’en avoir laissé un témoignage, qui lui donne sa place dans
l’histoire. Il révèle que la communication entre diverses parties du monde
était difficile, mais pas impossible de son temps. De plus, s’il laisse deviner
que bien d’autres gens que lui ont pu accomplir de tels voyages, de fait, il
n’est pas le premier Européen à s’être rendu au cœur de l’Empire mongol : Jean
de Plan Carpin et Guillaume de Rubrouck ont tous deux laissé derrière eux des
descriptions de leurs voyages. Combien d’autres ont ainsi fait sans rédiger de
tels mémoires ? Mais alors que ceux-ci voyagent dans le but soit de
persuader les Mongols de ne pas envahir l’Europe, soit pour tenter de les
évangéliser, Marco Polo voyage sans but précis, si ce n’est commercial. Certes,
les Polo font une tentative d’évangélisation, mais seulement en essayant de
mener des prêtres en Asie à la demande même du Grand Khan. Pour les Polo aînés,
Niccolo et Maffeo, il s’agit d’affaires commerciales ; Marco Polo les
suit, mais sa carrière à Venise après son retour ne donne pas l’impression d’un
grand marchand. En Asie il travaille pour le compte de Kubilaï, selon lui
jusqu’à être promu gouverneur d’une ville ; comme cette promotion n’est
pas enregistrée dans les annales chinoises, il est possible d’en douter, et il
se peut d’ailleurs qu’il s’agisse d’une mauvaise interprétation de l’écriture
du Devisement.

« Messire Marco Polo, qui dit ces choses,
fut chargé plusieurs fois par le grand Khan d’aller vérifier le compte des
impôts. Sans les droits sur le sel, ils s’élèvent à deux cent dix tomans d’or
qui valent quinze millions sept cent mille pièces d’or, c’est-à-dire un des
revenus les plus démesurés dont on ait jamais entendu parler. On peut juger du
rendement total par ce chiffre qui s’applique à la neuvième partie de la
contrée. Il est vrai que c’est la partie la plus riche et la plus productive.
Aussi le grand Khan l’aime beaucoup, la fait soigneusement garder et y maintient
les habitants en paix. »

Le fait est que Marco Polo
ne donne que peu de détails sur ses propres actes en Asie ; comme nous
l’avons vu, les archives chinoises lui donnent un plus grand rôle dans la suite
du coup d’État manqué que ne le fait sa propre version du récit. On comprend
que le grand nombre de romans tentant de raconter son histoire divergent
tellement dans leurs détails sur sa vie. Le
Devisement du monde
n’est aucunement une autobiographie. Le seul moment où
les Polo y jouent un rôle de grand plan est lorsque les deux frères Niccolo et
Maffeo construisent des mangonneaux pour aider à la reddition de la dernière
ville de Chine tenant encore pour la dynastie Song. Marco Polo est donc, de ce
qu’on puisse voir, témoin plutôt qu’acteur ; sa renommée est due
entièrement à son livre.

C’est le témoignage de ce livre qui place Marco Polo parmi
les grands voyageurs de l’histoire. On ne peut vraiment le qualifier
d’explorateur, car il ne semble pas qu’il ait jamais voyagé simplement pour
voir, et s’il découvre des lieux où jamais un Européen n’est allé avant lui, on
ne peut les qualifier de régions inconnues sans eurocentrisme. Mais comme
voyageur il surclasse presque tous les autres dont on peut affirmer sans
crainte l’existence et la véracité. À son époque, seul peut-être le Marocain
Ibn Battûta, plus jeune d’une génération, peut y être comparé. 

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