Le Devisement du monde

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Le propos politique et économique du Devisement

Au centre du Devisement du monde n’est pas, comme on
pourrait s’y attendre, Marco Polo, mais son employeur, l’empereur Kubilaï Khan,
maître du plus grand empire de l’histoire du monde. C’est-à-dire que Kubilaï
est le centre gravitationnel autour duquel les voyages de Marco Polo se font. Si
le rôle précis que Marco Polo a joué pour le Khan est incertain, Le Devisement soutient la thèse qu’il
aurait été une sorte de reporter qui aidait Kubilaï à connaître son Empire plus
en profondeur, car Marco Polo décrit soit des provinces de l’Empire mongol,
soit des pays que Kubilaï envisage de conquérir ou contre lesquels il fait déjà
la guerre, soit d’autres avec lesquels l’Empire fait du commerce. Mais écrivant
(ou récitant) pour un public européen, Marco Polo explique aussi le
fonctionnement de l’Empire que le Khan devait bien connaître. Par exemple, il
commente les prévisions qui sont faites contre la disette, l’assistance aux
pauvres, etc.

Selon les experts
modernes, Le Devisement du monde
serait le rapport le plus détaillé et le plus précis du règne de Kubilaï, même
compte tenu des diverses inexactitudes qu’on peut y relever. Marco Polo raconte
en détail le règne de Kubilaï, mais n’ayant pas accès à toutes les annales et ne
pouvant être présent à tous les événements marquants, il n’est pas surprenant
qu’il en offre de temps à autre une vision fausse. Mais la dimension historique
du règne de Kubilaï n’est pas pour Polo la partie la plus intéressante. On a
parfois voulu voir dans Le Devisement du
monde
une version du « miroir des princes », un genre littéraire
voulant démontrer par exemple comment devraient agir les régents de ce monde. Le
genre perdurera même après que Machiavel en eut contredit le fondement avec son
cynique ouvrage Le Prince, qui
explique comment utiliser le pouvoir plutôt que comment bien agir. Marco Polo présente
certes son employeur comme un prince sage, vertueux et bon, mais il n’en parle
pas comme d’un modèle. Encore une fois, c’est une description plutôt qu’un
prêche ou une fabulation qu’il entreprend. Il explique comment il est possible
pour un empire d’une telle ampleur de subsister, et comment y régner, mais il
n’essaye nullement de convaincre que de tels systèmes devraient être implantés
en Europe. La Liberté est laissée au lecteur d’en tirer les leçons qu’il veut.

« Quand le grand Khan eut remporté cette
victoire, il se fit jurer fidélité par tous les habitants des provinces de
Nayan. Ceux qui étaient idolâtres et musulmans se moquaient de leurs
compatriotes chrétiens, surtout de la croix que Nayan avait portée sur ses
étendards et qu’ils ne pouvaient supporter. “Voyez, disaient-ils, comment la
croix de votre Dieu a aidé Nayan, qui était chrétien et qui l’adorait.” Ces
propos vinrent jusqu’au grand Khan. Quand il les connut, il blâma vivement les
railleurs et rassura les chrétiens. “Si la croix n’a pas aidé Nayan, dit-il,
elle a bien fait. Étant bonne comme elle est, elle ne pouvait faire autrement ;
car Nayan était un félon et un traître qui se battait contre son seigneur et le
sort qui lui est arrivé, il l’avait mérité, La croix de votre Dieu a très bien
agi en ne l’aidant point contre le droit.” Le Khan parla si haut que chacun
l’entendit. »

Cependant, Marco Polo occulte
ce qui de nos jours serait perçu comme une tyrannie. La Chine est un pays
récemment conquis ; la dernière victoire sur la dynastie Song n’a lieu
qu’en 1276, après l’arrivée des Polo en Chine, et la conquête ne pourra être
considérée complète avant 1279. Ses débuts remontent à 1211, lorsque Gengis
Khan, grand-père de Kubilaï et fondateur de l’Empire mongol, déclare la guerre
à la Chine. Le pays n’est donc pas entièrement résigné à son sort. Bien que
Kubilaï, qui a un goût marqué pour la culture chinoise, comprend qu’il lui faut
gagner la confiance de ses millions de nouveaux sujets et s’assimile bien plus
à la Chine que le pays à lui (il conservera la bureaucratie chinoise et
promouvra les savants chinois), il demeure un conquérant. La tentative de coup
d’État en 1282 n’en est qu’un signe, un des rares que laisse passer Marco Polo.
Cependant, la cible principale des conspirateurs était le ministre Achmat,
corrompu jusqu’à la moelle et de surcroît musulman. Marco Polo, dont la
chrétienté n’est jamais en doute, inclut le récit en partie parce qu’il lui
permet de raconter comment Kubilaï cessa de donner des avantages aux musulmans.
Si Marco Polo remarque une des facettes inédites pour les chrétiens de la
culture mongole, leur tolérance religieuse, ce n’est pas pour la vanter mais
pour notifier que cette ouverture d’esprit pourrait bénéficier au christianisme
également.

Le plus grand signe peut-être
de la toute-puissance du Khan réside dans les fameuses tablettes d’or que les
Polo rapportèrent avec eux. Ces tablettes gravées du sigle impérial font
obligation à toute personne à l’intérieur de l’Empire de porter assistance à
leurs possesseurs. Elles permettent en somme d’obtenir une autorité absolue en
tout temps. On obéit à ces tablettes sans discussion dans tous les domaines de
Kubilaï. Mais Marco Polo n’explique pas ce qui se passerait si quelqu’un
s’avisait de refuser. On peut se douter que, pour obtenir une obéissance si
prompte et complète, la punition devait être majeure. À une époque où la
toute-puissance d’un monarque est entendue, peut-être ne faut-il pas s’étonner
que Marco Polo ne commente pas la misère du peuple chinois, surtout que
l’évidence suggère que Kubilaï tentait d’être un empereur paisible, entretenant
le bien-être de son peuple. Les traditionnalistes mongols lui en voulaient
d’ailleurs de s’être fait plus chinois que les Chinois et de rendre désuètes un
grand nombre des coutumes mongoles. Marco Polo ne commente pas cet aspect-ci
non plus. S’il rapporte les guerres civiles et les rebellions contre Kubilaï,
il n’explique que peu leurs raisons. Peut-être est-ce simplement qu’en tant qu’étranger,
il ne pouvait les comprendre.

« Il y avait un grand seigneur tartare
nommé Nayan, oncle de Khoubilaï-Khan. Encore jeune, il commandait à beaucoup de
territoires et de provinces. Sa jeunesse et sa puissance le remplirent
d’orgueil, car il pouvait mener à la bataille trois cent mille hommes à cheval.
Toutefois il était vassal de son neveu, le grand Khan Khoubilaï et le droit
exigeait qu’il lui fût soumis. Mais se voyant si puissant, il voulut secouer
son vasselage et s’emparer du trône. Il fit part de son dessein à un autre seigneur
tartare, Caïdou, qui était, lui, neveu du grand Khan. Caïdou était révolté et
haïssait son seigneur et son oncle. Nayan lui manda qu’il s’apprêtait à marcher
contre Koubilaï avec toutes ses forces qui étaient considérables : il le priait
de s’armer, lui aussi, et de marcher de son côté : tous deux, avec des armées
si puissantes détrôneraient l’empereur. »

Marco Polo comprend
cependant fort bien le commerce, et une des dimensions du Devisement est un recensement des richesses de l’Empire mongol. Ses
descriptions des diverses provinces incluent ce qu’elles produisent ;
l’instinct commercial vénitien et l’instinct du recenseur impérial se
rejoignent ici. Tout en détaillant là où la monnaie-papier du Khan est utilisée
et où elle ne l’est pas, il explique contre quoi elle pourrait être échangée. Les
Vénitiens sont peut-être les premiers dans l’histoire européenne à avoir
compris la primauté de l’économie dans la politique, et en décrivant l’Empire
de Kubilaï Khan, qui lui aussi comprend l’importance d’accroître la richesse
pour le bien de tous, Marco Polo se révèle être bien vénitien.

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