Le Devisement du monde

par

Une description géographique et socioculturelle

Marco Polo réussit dans Le Devisement du Monde à faire un compte
rendu détaillé des merveilles d’un monde encore inconnu et inimaginable pour
ses contemporains. En même temps qu’il démystifie, par exemple, la légende du
Prêtre Jean – longtemps un leurre pour les dirigeants européens qui veulent
croire à cet empereur chrétien qui les aidera à détruire une fois pour toutes
l’ennemi musulman –, Polo révèle l’existence d’un empire qui non seulement
existe mais qui, selon ses estimations, est plus grand, plus riche, et en
général plus civilisé que le monde occidental. Le seul reproche, ou presque,
qu’il a à lui faire est son manque d’attachement à la religion chrétienne. Le
sentiment de fierté religieuse s’accommode mal de l’idée qu’un peuple barbare
et païen puisse devancer de si loin les réussites catholiques.

« […] la perspective était pour
satisfaire, chez les Polo, à la fois le chrétien, le politique et le
commerçant. Si leur ambassade réussissait, ils gagneraient à l’Évangile un
peuple nombreux, assureraient à l’empire latin un puissant allié et ouvriraient
à leurs propres affaires un marché immense. »

L’intention de Marco Polo est
de décrire ce qui existe dans le monde que les Européens ne connaissent pas ;
son livre agrandit donc la sphère des connaissances de ses contemporains. Ainsi
il se doit de décrire non seulement l’immensité géographique des territoires
qu’il traverse, mais aussi la variété de gens qui y vivent. Il le dit
d’ailleurs dès la première page, dans l’apostrophe du livre : « Empereurs, ducs, marquis, comtes, et
chevaliers, et toutes autres gens désireux de connaître la diversité des races
de l’humanité, ainsi que la diversité des royaumes, provinces, et régions de
toutes parties de l’Orient, lisez ce livre… »
C’est un livre
descriptif, non un roman ; et malgré les détails historiques, dont
plusieurs rapports de guerres civiles, Le
Devisement
demeure au fond un catalogue détaillé de l’Orient, un carnet de
voyage particulièrement soigné.

Marco Polo, du fait qu’il
est encore jeune lorsqu’il entreprend ses voyages, fait preuve d’une grande
curiosité et d’une mémoire fidèle, qualités qui durent être aiguisées lors de
son service auprès de Kubilaï. Mais peut-être peut-on aussi expliquer son goût
pour les détails par son éducation vénitienne. Les archives de Venise demeurent
une source féconde de détails historiques pour toutes les époques après le
Moyen Âge, qui concernent tous les pays européens. Reine d’un empire commercial,
Venise se devait de construire et de conserver un réseau d’informations,
susceptible de lui permettre de déceler la moindre menace à ses affaires. Marco
Polo permet aux Vénitiens d’envisager d’autres avenues commerciales.

« Quelle occasion de traverser en
sécurité des régions inconnues et peut-être, qui sait ? De nouer des relations
politiques et commerciales dont eux-mêmes profiteraient à coup sûr et
peut-être, avec eux, toute la chrétienté ! Les circonstances les favorisèrent.
S’ils étaient curieux de connaître les choses de Chine, l’empereur mongol ne
l’était pas moins de connaître celles d’Europe. Des voyageurs comme les Polo,
bien informés et intelligents, seraient en mesure de lui apprendre beaucoup.
Jamais Latins n’avaient poussé aussi avant. Amener ceux-ci à la cour du
souverain, c’était faire acte de bon et utile serviteur. »

Après les premiers chapitres où il expose l’histoire
de sa visite en Chine avec son père et son oncle et de leur retour, Marco Polo s’applique
donc à détailler le monde qu’il visite. Région par région, en commençant avec
celles qui sont connues des voyageurs ordinaires, il donne une description
courte mais précise de ce qui s’y trouve : phénomènes naturels, monuments
gigantesques, habitudes des gens du pays, anecdotes historiques, etc. Ainsi, il
évoque le pont de Pulisachniz (Lou-Khéou), « peut-être inégalé par un
autre au monde », en décrivant les lions qui le décorent et comment il est
agencé pour éviter les accidents, mais il parle aussi de la coutume de marier
des enfants défunts ou que dans telle ou telle province les hommes et les
femmes portent tous des bagues d’or, mais que celles des femmes sont plus
riches et détaillées que celles des hommes. Ou, en expliquant qu’il est de
mauvais augure pour les Mongols qu’on pose un pied sur le seuil de la porte, il
rajoute que cette prohibition peut n’être pas strictement respectée lorsqu’on a
trop bu. Le Devisement est une
véritable mine d’informations dont la véracité est une fois de plus attestée par
la perduration de bon nombre des coutumes que rapporte Polo.

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