Le Diable et le Bon Dieu

par

Thématique de la Violence

La violence se retrouve donc de façoninhérente dans la pièce, le drame se nouant autour de cette violence quicontamine toute la société. En outre, Sartre veut un retour à la pratique duthéâtre comme dans l’Antiquité ; le théâtre au cœur de la cité permet defaire réfléchir l’homme sur des questionnements fondamentaux. Cesquestionnements passent parfois par de violentes satires ou des réflexionscorrosives.

 

A. Une pièce satirique

 

1) Satire de l’Église

 

Les paroles de Nasty donnent lieu à une virulente critiquede l’Église dès le début : « TonÉglise est une putain : ellevend ses faveurs aux riches » – métaphore de l’Église prostituée– ; « Que m’importe ! Il ya de l’or et des pierreries dans ses églises. Tous ceux qui sont morts de faimau pied de ses Christs de marbre et de ses Vierges d’ivoire, je dis qu’il les afait mourir ».

Nous retrouvons ensuite la satire de l’Égliseà travers la scène des indulgences vendues par l’Église qui« vend » aux plus désespérés les promesses d’une vie éternelleheureuse. D’abord critiquées ouvertement par Goetz – « ces indulgences ne valent rien. Crois-tu que Dieu va maquignonnerses pardons ? » –, leur vente est ensuite représentée sous lesyeux du spectateur. Le moine rapporte alors de prétendues paroles de Dieu audiscours direct, et cet élément devient ironique tant c’est le silence de Dieuqui a prévalu jusqu’alors. C’est encore le discours absurde de ce moine quimontre la satire des pratiques de l’Église : « Dieu lui propose ce marché incroyable : le paradis pour deuxécus ; quel est le grigou, quel est le ladre qui ne donnera pas deux écuspour sa vie éternelle ? » ;« Pour les braves gens qui ont de lafamille au Purgatoire. Si vous donnez la somme nécessaire, toute votre familledéploiera ses ailes et s’envolera vers le ciel. […] le transfert estimmédiat ! ». Les hyperboles et les métaphores employées montrentl’absurdité de ces pratiques.

La scène de donation est ensuitecaricaturée avec des flûtes, une musique censée accompagner l’entrée des âmesau paradis ; c’est à la fois le rituel religieux qui est rendu grotesqueet le principe même des indulgences qui est à nouveau critiqué par Goetz :« Va ! Achète-lui sa camelote.Il te fera payer deux écus le droit de retourner à tes vices, mais Dieu neratifiera pas le marché ! ».Goetz perce à jour cette pratique et la présente comme une supercherie parl’expression : « leur vendre leciel », qui montre l’absurdité de cette idée.

 

2) Satire de l’armée

 

Le seul but de l’armée semble être detuer froidement : « je suis militaire donc je tue » ditGoetz ; « les capitaines quisaccagent ne font pas tant d’histoire. Ils tuent les jours ouvrables et, ledimanche, ils se confessent modestement […]. »

 

3) Satire de la guerre

 

La satire passe par l’évidence de l’absurdité de la guerre : dans la première scène où estannoncée à l’archevêque sa victoire, la proximité immédiate de la joie de lavictoire et du nombre élevé de morts montre un écart absurde entre les effetset la cause. C’est cet écart qui devient évidence de l’absurdité de la guerre. Ily a toujours un perdant, toujours des morts, si bien que l’archevêque refused’entendre les détails de sa propre victoire ; se profile alors l’idée quepeut-être personne n’est vainqueur : « Non non ! Pas de détails ! Surtout pas de détails ! Unevictoire racontée en détail on ne sait plus ce qui la distingue d’une défaite. »Ce refus des détails de la guerre évoque le fait que la mort concerne toujoursles deux camps. De plus l’archevêque doute de cette victoire et demande àplusieurs reprises : « c’estbien une victoire au moins ? ». Y-a-t-il vraiment un gagnant dansune guerre ?

On assiste également à une critique desguerres de religion : « il fauttuer pour gagner le ciel ». Le lien de cause à effet est ici absurde depar la contradiction mise en évidence avec le texte fondateur du christianisme,où l’interdiction de tuer est clairement énoncée dans les dix commandements.

 

4) Satire du pouvoir politique et des riches

 

L’ensemble de la pièce – son histoire,l’omniprésence des pauvres qui meurent de faim, la critique de l’Église – constitueplus largement une critique du pouvoir en place, de la société de classes quitoujours opprime les plus faibles. L’on retrouve ici l’inspiration marxisteperceptible dans l’œuvre de Sartre.

 

B. Théâtre contemporain et questionnement corrosif

 

1) Réflexion métaphysique sur l’existence de Dieu

 

Sartre se livre non seulement à une critique del’institution catholique, de son fonctionnement, mais plus largement il remeten cause la croyance en Dieu.

Nousretrouvons de part en part de la pièce deux thèses différentes qui questionnentl’existence ou la bonté de Dieu : si Dieu existe il est cruel –  thèse présentée à de nombreuses reprises,comme lorsque la mère demande pourquoi son enfant est mort, lui qui est siinnocent – ; sinon, il n’existe pas : « le ciel est vide » dit Nasty, desorte que même le silence se fait violence.

L’attaque est progressive ; au départ, le prophètes’exprime ainsi : « Seigneur,que ta volonté soit faite. Le monde est foutu ! foutu ! Que tavolonté soit faite ». Cette parataxe laisse entendre la cruauté deDieu qui a laissé le monde se décomposer. Puis de la bouche d’Heinrich se fontentendre des propos similaires : « Seigneur, tu as maudit Caïn et les enfants de Caïn : que tavolonté soit faite ». Mais il finit par accuser Dieuexplicitement : « Tu as permisque les hommes aient le cœur rongé, que leurs intentions soient pourries, queleurs actions se décomposent et puent : que ta volonté soit faite ! ».

Ensuite nous retrouvons dans la bouche de Goetz une longuetirade accusant le silence de Dieu, dénonçant son absence : « Tu ne le veux pas, Seigneur, vraiment ?Alors il est encore temps d’empêcher. Je ne réclame pas que le ciel me tombesur la tête […] Non ? Bon, bon. Je n’insiste pas. » L’absencede réponse de Dieu est soulignée dans le reste du monologue par une isotopie dusilence : « motus, bouchecousue, je ne dirai rien, sans piper mot ». L’ironie cinglante estaussi utilisée dans ce même monologue : « Oui, Seigneur, vous être l’innocence même ». Le ton de ladérision va jusqu’à la représentation burlesque de ce dieu hypocrite :« Mais quand ce sera fini, il vaencore se boucher le nez et crier qu’il n’avait pas voulu cela. »

La cruauté de Dieu est directement mise en accusation àcertains points d’orgue de la pièce, telle cette apostrophe de Goetz :« Merci pour les femmes violées,merci pour les enfants empalés, merci pour les hommes décapités. »Enfin son absence n’est plus seulement montrée par son silence ou sous-entendue,elle est clairement énoncée : « Dieun’existe pas » ; « Dieuest mort ». Les deux thèses attaquant la croyance et la bonté de Dieusont alors sans cesse alternées dans la pièce.

 

2) Réflexion philosophique sur l’altérité

 

L’altérité est toujours perçue dans lapièce par le prisme de la violence : larelation à l’autre est toujours un simulacre d’amour, violence,souffrance, comme le montrent la relation amoureuse entre Goetz et Catherine ouHilda, ou encore les relations fraternelles entre Goetz et son frère. Partoutdans la pièce entre les hommes tout n’est que trahison, mensonge, vengeance. Larelation à l’autre est toujours vécue comme une souffrance pour Goetz qui mêmequand il essaie d’aider les pauvres voit qu’ils l’emportent vers la mort. 

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