Le Diable et le Bon Dieu

par

Une dramaturgie de la violence

Toute la pièce repose sur la violence et les confrontations : la plupart des composantes dramatiques (personnages, espace-temps, action, etc.) semblent inscrire l’opposition violente des hommes et des peuples.

 

A. L’action structurée autour d’affrontements

 

1) Le Bien contre le Mal

 

Le diable vs le bon Dieu : dès le titre, on trouve l’idée que la pièce va être l’illustration d’un combat : le Bien contre le Mal (la plupart du temps annoncés par des majuscules), et si la réflexion est largement plus étendue et beaucoup moins dualiste, il n’en demeure pas moins que le Bien et le Mal sont sans cesse représentés comme deux forces qui s’affrontent.

Deux volets de la pièce s’opposent : la première partie où Goetz, le général cruel de l’armée, semble représenter le combat du Mal : il « Fai[t] le Mal » ; « le Mal est ma raison d’être » ; « je fais le Mal pour le Mal » dit Goetz ; « l’homme qui se croit le seul à faire le Mal » dit Heinrich en parlant de Goetz. Nous retrouvons même une sorte de fatalité de ce combat où le Mal l’emporte toujours : « On ne peut faire que le Mal » Heinrich ; « Dieu a voulu que le Bien fût impossible sur terre » ; « personne n’a jamais fait le Bien ? ». Toutefois dans la seconde partie (à partir de l’acte II), Goetz dispose d’un an et un jour pour faire le Bien et le combat semble s’inverser : « je ferai le Bien : c’est encore la meilleur manière d’être seul. » ; « Le Bien se fera contre tous » ; « Le Bien est plus pénible que le Mal » ; « je suis malade du Bien » sont toutes les paroles d’un personnage transformé. Même si encore une fois le combat est biaisé puisque les personnages vont pouvoir le constater : il n’y a pas d’absolu sur Terre, impossible de trouver le Bien absolu ou le Mal absolu tant ces notions (avec celles de bonheur et de malheur) diffèrent d’un homme à l’autre, d’un moment à l’autre, et les personnages semblent dire davantage pour se persuader : « Le Bien ne peut pas engendrer le Mal », notant par-là la porosité possible entre les deux forces.

Outre la présentation en discours de cet affrontement, nous retrouvons une symbolique de l’affrontement du Paradis contre l’Enfer, de Dieu contre le Diable : en réalité la pièce entière pourrait être le symbole de cet affrontement puisque la didascalie liminaire qui ouvre la pièce donne l’information « Entre ciel et terre », et on voit mal l’intérêt scénographique d’une telle indication. Celle-ci sert surtout symboliquement à montrer la terre comme un entre-deux : entre le paradis et l’enfer, au cœur de la lutte entre Dieu et le Diable. De nombreuses références viennent d’ailleurs filer cette métaphore faisant référence au jugement dernier : les personnages expliquent que leurs actions sur terre détermineront s’ils iront au ciel ou en enfer : « Ils n’auront jamais connu que l’Enfer ; dans cette vie d’abord et demain dans l’autre » ; « Quelque fois, j’imagine l’Enfer comme un désert qui n’attend que moi » dit Goetz ; « si tu veux mériter l’Enfer, il suffit que tu restes dans ton lit. »

 

2) Affrontement entre les peuples

 

La pièce s’ouvre sur un autre affrontement, avec l’annonce d’une victoire de guerre : l’archevêque a en effet gagné une guerre, mis l’ennemi en déroute, la nouvelle lui est presque immédiatement apportée au début de la pièce. Mais tout de suite une juxtaposition de la joie entraînée par son issue à la déclaration des pertes humaines en montre l’absurdité.

On apprend ensuite que l’archevêque lui-même ne peut rien faire dans le cadre du siège de Worms, car il a envoyé Goetz, une sorte de missionnaire qui ne lui obéit pas vraiment et qui est plus fort que lui en termes de moyens guerriers. Cette situation fait que Worms se trouve dans une situation jugée « désespérée » par ses habitants eux-mêmes.

 

3) Luttes entre les différents milieux : riches contres pauvres

 

Enfin au sein de la ville de Worms « deux partis s’affrontent ». Nous retrouvons ici une violence issue d’une fracture interne : les riches dits « les grands » contre « les pauvres ». Sartre souligne ainsi cette fracture entre les deux partis : « quand les riches se font la guerre ce sont les pauvres qui meurent ». Il parle de « la puissance des puissants », expression redondante et hyperbolique propre à montrer la grandeur du hiatus entre les deux partis. La révolte des pauvres qui passe par la lapidation de l’évêque montre le soulèvement de la masse comme l’expression du refus de la mort gratuite qui se multiplie (famine, choléra…) ; Sartre souligne ainsi ces inégalités : « Le monde est iniquité ; si tu l’acceptes, tu es complice, si tu le changes tu es bourreau. »

 

B. Un cadre spatiotemporel propice au déploiement de la violence

 

1) Espace

 

Lors des premiers tableaux on s’aperçoit très vite des conditions d’enfermement : la ville de Worms est assiégée, illustration de la thématique de l’enfermement récurrente chez Sartre, qu’on peut lier à ses idées philosophiques d’une vie sur terre toujours hostile, avec une aliénation constante de la liberté humaine. Cet espace est donc caractéristique de la contrainte de l’homme et de l’hostilité du monde qui l’entoure.

L’église est, de manière symbolique, dans la seconde partie de l’œuvre, transformée en un refuge de mourants, de pauvres – un espace clos et resserré, où tous sont souffrants et malades, ce qui donne à voir au spectateur un espace plein de douleur : « On a transporté les malades et les infirmes dans l’église. Il y en a qui gémissent et s’agitent ».

Le décor du dixième tableau est la résultante immédiate de la violence qui a sévi : « le village en ruine six mois plus tard ».

 

2) Temporalité

 

La pièce prend place à une époque dont on ne sait pas grand-chose ci ce n’est que c’est une époque de guerre, de trouble politique, de famine, de peste. Ainsi le temps est comme suspendu dans le vide ; les seules didascalies temporelles présentes et récurrentes sont : « un temps » pour montrer qu’un certain laps de temps s’est écoulé, mais ici encore cette imprécision est voulue et transmet une impression de chaos au lecteur.

Enfin, une indication temporelle devient majeure dans la seconde partie de l’œuvre : le délai imposé de « un an et un jour ». Dès lors le temps est compté pour Goetz (on entend l’église sonner les heures). Ce délai imparti devient peu à peu une épée de Damoclès au-dessus de la tête de Goetz et le spectateur voit le temps filer avec angoisse. Cette sentence montre aussi la faiblesse de l’homme par rapport au temps qui s’écoule et l’importance de ses actes. Ce temps qui toujours avance vers son terme signifie l’impossibilité pour l’homme de revenir en arrière. Enfin ce délai est aussi une métaphore de l’homme qui avance inexorablement vers sa fin ; à partir de là il semble au spectateur qu’il voit les pages du calendrier alterner à grande vitesse sur scène.

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