Le Monde comme Volonté et comme Représentation

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Arthur Schopenhauer

Arthur Schopenhauer est un
philosophe allemand né en 1788 à Dantzig
en Prusse dans une famille aisée. Durant son enfance et son adolescence il reste
très proche de son père, un grand commerçant aux idées
républicaines, qui initie son fils, qu’il veut citoyen du monde, au commerce en
le faisant beaucoup voyager en Europe très jeune. Il se construira ainsi une solide culture cosmopolite. Le jeune
homme tient alors un journal où il note ses impressions. Après quelques essais
il abandonne cependant cette carrière qui lui était imposée après la mort de
son père en 1805, mort qui libère aussi sa mère qui se met à tenir un salon
littéraire et devient une romancière connue, tandis que son fils commence des études de médecine à Göttingen en 1809,
avant de choisir la philosophie en
1810 tout en étudiant l’histoire naturelle en parallèle.

Le contexte dans lequel
Schopenhauer s’initie à la philosophie est celui d’une effervescence en Allemagne ;
Hegel, Fichte ou Schelling élaborent par exemple de grands systèmes
postkantiens. Le jeune homme s’initie à Kant
et à Platon à Göttingen à
travers son maître Gottlob Schulze (1761-1833).
Puis il a pour professeur Fichte à
Berlin. L’insurrection nationale contre l’occupation de Napoléon en 1813 pousse
le jeune philosophe à partir pour Rudolstadt où il termine sa thèse de doctorat, De la quadruple racine du
principe de raison suffisante
(Über
die vierfache Wurzel des Satzes vom zureichenden Grunde
). Comme le titre
l’indique Schopenhauer y remonte à la source du principe de raison suffisante
de Christian Wolff – impossible à démontrer puisqu’il est antérieur à toute
démonstration – en la trouvant chez Leibniz. Les quatre racines qu’il distingue
à ce principe en appliquant la loi de différenciation concernent le devenir, le
connaître, l’être et l’agir. S’attaquant à plusieurs philosophes du temps, dont
Schelling et Hegel, il y développe deux thèmes essentiels de sa métaphysique :
le phénoménisme – il conclut de sa
réflexion qu’il est impossible de rapporter la causalité à une « chose en
soi » (noumène ou être transcendant) – et le volontarisme : Schopenhauer lie le principe de la raison
suffisante d’agir à une des sortes de cause qu’il distingue, la motivation,
forme de causalité « vue de l’intérieur » qui permet à la volonté, sollicitée par une sensation,
d’agir. Le jeune philosophe infléchit donc ici la doctrine kantienne de la
causalité et cette première œuvre dirigera toute sa pensée.

Alors qu’il rejoint un
temps sa mère à Weimar – il ne s’entendra jamais avec elle, qu’il considère
comme un bas-bleu ; le philosophe est d’ailleurs connu pour sa misogynie, qui fait jeu égal avec son amour des animaux, surtout des chiens. Il
y rencontre Gœthe auprès duquel il
entame une réflexion sur la théorie des couleurs, et qui lui présente
l’orientaliste allemand Friedrich Majer (1772-1818) qui l’initie à la pensée hindoue qui va dès lors infuser
sa pensée en lui faisant voir que la naissance de la connaissance et de la
réflexion contreviennent à l’amour et à la volonté. Dès lors commence une
période intellectuelle intense pour Schopenhauer qui s’est rendu à Dresde en
1814 où il reste jusqu’en 1818. Il publie en 1816 De la vision et des couleurs
(
Über
das Sehn und die Farben
) et commence à écrire l’année suivante Le
Monde comme Volonté et comme Représentation
(
Die Welt als Wille und Vorstellung), son œuvre majeure qui
paraît en 1819. Le philosophe veut y
développer une unique pensée qui
puisse s’appliquer à tout sujet de réflexion. Il reprend l’idéalisme kantien en affirmant que le monde, dont il ne faut pas
être dupe, n’a pas de réalité en soi. Le besoin métaphysique de l’homme le
pousse à chercher tout de même dans ce monde, qui ne peut être une simple
représentation, une réalité, et celui-ci devient donc une énigme dont il faut
se saisir. Schopenhauer la résout à travers une introspection qui lui fait
considérer que la volonté (Wille),
c’est-à-dire une tendance aveugle, inconsciente, impulsive, issue des besoins
et aspirations d’un individu, est la chose en soi connaissable (ou du moins sa
meilleure approximation), qui s’exprime par le corps, lequel devient alors la
volonté elle-même, sa représentation, son objectivité. Cette même volonté
s’exprime aussi dans les choses de la nature comme matière et causalité. Les
souffrances de l’homme viennent d’un vouloir-vivre
absurde et même une fois les désirs satisfaits, il connaît l’ennui, nouveau mal.
Le pessimisme de Schopenhauer vient
de ce qu’il considère que la volonté vient troubler le monde statique et serein
des idées pour produire dans le monde physique des choses apparentes qui
engendre une lutte entre raison et instinct, entre idées et choses, et donc la douleur,
l’irrationnel et le mal. L’humanité ne
progresse
pas selon lui – le moins mauvais gouvernement est modéré, il se
contente d’éviter les convulsions révolutionnaires, sources de cruautés et
d’injustices – car c’est toujours une même volonté qui applique son mouvement
aux faits historiques ; le salut ne
peut venir que de l’individu
. Le génie
et l’ascète, à travers l’art et
la morale, libérés de l’action nocive de la volonté, ont une connaissance
directe du monde et peuvent atteindre l’ataraxie ; c’est ce que
Schopenhauer étudie dans les livres III et IV de son œuvre. Le génie,
l’artiste, au contraire du scientifique qui use d’un discours, parvient en
effet, libéré des lois de la raison, à percevoir
le monde à travers l’intuition
, qui est une connaissance sans volonté ;
ils atteignent directement à l’idée qui est l’objet de l’art pour Schopenhauer.
L’artiste offre à celui qui contemple l’œuvre la possibilité d’une expérience
métaphysique qui délivre un temps de la causalité phénoménale. À cet égard Schopenhauer
loue particulièrement la musique,
plus puissant de tous les arts selon lui, précédant toute forme, véritable exercice
métaphysique donnant accès au cœur des choses. Il faut noter combien la pensée
de Schopenhauer est imprégnée des religions
de l’Inde
et a à voir avec l’atteinte d’un nirvana tout bouddhique à travers la négation d’un
vouloir-vivre par lui-même, qui passe par la contemplation, laquelle équivaut à une connaissance métaphysique.

Le Monde comme Volonté de Représentation est très mal reçu et Schopenhauer reste
longtemps incompris. Le philosophe
doit aussi se faire homme d’affaires pour sauver l’entreprise familiale, et tente
d’enseigner à partir de 1820 à Berlin, en ouvrant un cours, lequel est prévu
aux mêmes heures que Hegel par provocation, sans succès. Il s’essaie aussi à la
traduction mais il reste surtout un rentier.
Il se retire définitivement à Francfort-sur-le-Main en 1833. En 1836 il fait
paraître De la volonté dans la nature (
Über den Willen in der Natur) où il confronte les avancées scientifiques récentes à son système
philosophique qu’elles lui paraissent confirmer, se saisissant de la moindre
« impulsion aveugle » évoquée par tel savant observant tel phénomène,
et qu’il superpose à cette « volonté de vivre » qui selon lui agit
en-dessous de tout phénomène.

En 1841 Les
Deux Problèmes fondamentaux de l’éthique
rassemblent deux écrits de
Schopenhauer rédigés dans le cadre de deux concours : Sur la liberté de la volonté humaine (Über die Freiheit
des menschlichen Willens
) – où il affirme que la volonté n’est pas libre
mais soumise à la loi de cause et de d’effet – et Sur le fondement de la morale (Über die Grundlage der
Moral
), où il s’élève contre le formalisme moral kantien et reprend le
sentimentalisme des penseurs anglais qui lui sont antérieurs. C’est donc une
passion, un sentiment, et non un principe abstrait comme la loi morale, qui
pousse l’homme à agir. Schopenhauer conserve l’universalisme de Kant puisque la
volonté qu’il considère est universelle mais le sentiment qui l’homme pousse à
agir est individuel. Ce sentiment n’est moral que lorsque l’homme parvient à se
hisser au-dessus de son égoïsme, et lorsque sa compassion, seul fondement moral, lui autorise à sentir la douleur
des autres comme la sienne et à vouloir les en préserver. La justice chez Schopenhauer s’affirme
dans la négativité : il s’agit de ne
léser personne
.

Malgré des efforts éditoriaux Schopenhauer n’arrive
pas à faire connaître sa pensée à travers son œuvre majeure, Le Monde comme
Volonté
, et ce n’est qu’avec les Parerga
et Paralipmena
, parus en 1853, entreprise de vulgarisation qui la présente sous forme de pensées détachées,
d’essais courts, d’aphorismes qu’il
y parvient. Le philosophe s’y livre à une histoire de la philosophie sans
didactisme et y aborde de nombreux domaines : métaphysique, morale,
logique, esthétique, politique, religion, littérature, droit, mythologie,
psychologie. Le style, très fluide, atteint enfin le lectorat. Le philosophe,
devenu très sarcastique, y emploie
l’ironie et la satire, critiquant Hegel et ses disciples, considérés comme des
sophistes, et décrivant l’homme supérieur comme un être éloigné des servitudes
de la vie sociale. Dès lors on lit beaucoup Schopenhauer en Allemagne comme en
France et l’on réédite ses œuvres. Il connaît la gloire à partir de 1853,
année où Wagner, dont il infléchira toute l’œuvre, le découvre.

 

Arthur Schopenhauer meurt en 1860 des suites d’une pneumonie, après avoir enfin reçu
les hommages de nombreux visiteurs venus le visiter. Son œuvre aura grandement
inspiré la pensée de Nietzsche notamment,
qui oppose au destin une volonté héroïque. Sa croyance en une volonté absurde
se trouve aux sources du nihilisme européen. Son influence a dépassé la
philosophie – on la retrouve chez Bergson, Wittgenstein – et a imprégné la
pensée de nombreux artistes : tout particulièrement Wagner, mais encore Proust, Thomas Mann, Tolstoï ; ou encore la
psychanalyse à travers Freud, qui
pourra trouver chez le philosophe, pour lequel toute passion amoureuse
dissimule un même vouloir-vivre, le primat de la sexualité, la subversion du
moi, mais encore l’ébauche d’une théorie du refoulement.

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