Le sanglot de la terre

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Jules Laforgue

Jules
Laforgue est un poète français né à Montevideo (Uruguay) en 1860 et mort à
Paris en 1887. Il est issu d’une famille de la classe moyenne ; sa mère
meurt en accouchant de son douzième enfant.

Il échoue
au baccalauréat, puis se tourne vers le milieu littéraire et notamment le
cercle des Hydropathes. Il y fait la connaissance de nombreux hommes de lettres
dont son fondateur Émile Goudeau, Paul Bourget (encore peu connu), Maurice
Rollinat ou Charles Cros.

Jules
Laforgue mène alors une existence modeste ; le critique d’art Charles
Ephrussi l’emploie pour des travaux de copie. À partir de 1881, il est lié à un
autre critique d’art, Gustave Kahn, qui est aussi poète symboliste et l’auteur des
Palais nomades, et qui a utilisé et
théorisé le vers libre. Celui-ci retient Laforgue de publier Le Sanglot de la terre qui réunissait
ses premiers poèmes, recueil baudelairien où se sent sa jeunesse, et le jeune
poète devient un des inventeurs, avec Kahn, d’une technique libérée du vers.

C’est
aussi à ce moment qu’il devient lecteur de l’impératrice francophile Augusta de
Saxe-Weimar-Eisenach, dont le petit-fils deviendra Guillaume II. Avec elle il
voyage en Allemagne ou au Danemark à Elseneur, théâtre de la tragédie d’Hamlet,
personnage qui lui inspirera un conte de ses Moralités légendaires.

En 1885
paraissent Les Complaintes, recueil
où Jules Laforgue peint la monotonie du quotidien. L’esprit semble n’avoir
aucune échappatoire, il est le siège d’un désespoir intime et continu. Le jeune
poète y expose sa conscience aigüe du néant universel, qui lui cause tant de
peines. La plus grande cruauté inhérente à la vie est peut-être qu’au début, il
y a l’espoir : l’existence semble d’abord nous sourire ; avoir cru un
moment à l’idéal, y croire parfois encore, l’imaginer, tout cela ne sert qu’à
entretenir une amertume pesante. Parmi les motifs qui parsèment l’œuvre :
une lune amicale, le printemps, l’étiolement propre à l’automne, les
étoiles ; les pianos dans de riches demeures sont les pendants des orgues
de Barbarie dans les rues ; le son des cloches, une demeure abandonnée
dissimulée dans une pinède. La souffrance exprimée est colorée de frivolité,
mais l’amertume omniprésente signale assez qu’elle est feinte. On parle du
recueil comme un échantillon du mouvement « décadent » français. Le
style du poète se singularise par son sens de l’harmonie, mais la voix lyrique
ne s’étale pas sur les sentiments ; en cela, il s’écarte de l’école
romantique.

La poésie
de Laforgue est faite de contrastes, entre une certaine douceur et des propos
parfois pleins de gouaille, entre la délicatesse du lied et la chanson
populaire.

Le thème
de l’amour, jusque-là toujours mâtiné d’un air élégiaque, change de couleur à
l’occasion de la rencontre de Leah Lee, une Anglaise, à Berlin, que le poète
épouse le dernier jour de 1886, huit mois avant sa mort.

Laforgue,
déjà atteint de phtisie, trouve l’inspiration pour écrire L’Imitation de N.-D. la Lune, son second recueil, dédié à Gustave
Kahn. On y sent plusieurs influences dues à ses pérégrinations auprès de
l’impératrice : le désespoir teinté d’ironie, grimaçant, de Heine, la
pensée de Schopenhauer principalement, mais encore celles de Hartmann, Hegel,
Novalis – ces penseurs lui inspirent d’ailleurs un jargon philosophique, un
vocabulaire à l’occasion pseudo-scientifique. Mais à nouveau, ces éléments
contrastent avec un ton à d’autres moments familier voire argotique, de même que
la matière tantôt empreinte de suavité est entrecoupée d’images cruelles. Comme
dans les Complaintes, la maîtrise du
rythme frappe ; le jeune poète s’autorise d’inhabituelles associations de
vers pairs et impairs.

Les Moralités légendaires, œuvre
qu’il a le temps de terminer, ne voit le jour que posthumément. Le poète
reprend en prose, avec ironie, cynisme et impertinence, les légendes et les
traditions antiques, et fait descendre du sublime où ils posaient – enchaînant
anachronismes et bouffonneries – vers le commun du quotidien des personnages
littéraires et des croyances religieuses, contre toute vision idéale. Par
exemple, plutôt que de développer de hautes pensées dans un cimetière, prenant
la pose, Hamlet se retrouve à dialoguer banalement avec des fossoyeurs dans
« Hamlet ou les Suites de la piété filiale ».

Après la
mort de Laforgue, nombre de ses poèmes sont édités à la suite d’une
souscription lancée par ses amis Félix Fénéon et Édouard Dujardin, dans les
recueils Des Fleurs de bonne volonté
et Derniers vers de Laforgue en 1890.
Le poète n’y apparaît toujours pas comme un révolté, tels Rimbaud et Tristan
Corbière, mais plutôt comme un décadent, et on a pu dire que c’étaient les salons
littéraires d’alors qui auraient amolli ses fureurs. Mais il se distingue par
son ironie – manière de protection –, et la gravité de ses méditations
empreintes d’une métaphysique mal ingérée n’empêche pas une conclusion sur un
ton badin : « Je fume au nez des Dieux de fines cigarettes »
lance le poète à la fin de « La Cigarette ».

Jules
Laforgue, sorte de Pierrot moqueur, a inspiré les écoles littéraires
d’avant-garde par l’aspect ludique et acrobatique de sa poésie. Malgré sa
singularité, il peut faire penser parfois à Tristan Corbière – dont la
célébrité naît un an avant la parution des Complaintes
lorsque Verlaine en fait l’éloge dans ses Poètes
maudits 
; Laforgue a nié toute inspiration –, Gautier et Théodore de
Banville ; et quelques poètes de l’école « crépusculaire »
italienne du début du XXème siècle, mais encore Guillaume
Apollinaire, lui doivent beaucoup. Émile Verhaeren, lucide, a dit de lui :
« Malgré son air mortellement moqueur, on le découvre naïf, sensible comme
un enfant, doux, primitif et simple, bon supérieurement et clair. L’esprit et
la blague ne sont chez lui que masques. »

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