Les identités meurtrières

par

Accès complet et GRATUIT à cette fiche de lecture pour nos membres.

Amin Maalouf

Amin
Maalouf est un écrivain franco-libanais né à Beyrouth en 1949. Ses origines
très diverses, son statut ambigu – il est considéré comme arabe en Occident,
chrétien dans le monde arabe – sont à mettre en parallèle avec la portée d’une
œuvre qui vise à faire se rencontrer les points de vue de l’Occident et de
l’Orient, de façon à envisager sans passion excessive les différences entre les
peuples. L’écrivain met régulièrement en scène dans ses œuvres – souvent des
romans historiques d’inspiration orientale – des voyageurs qui circulent entre
plusieurs terres, plusieurs religions et plusieurs langues. Pour ce, Amin
Maalouf sollicite des souvenirs personnels, des documents familiaux comme historiques,
analyse le passé à travers le prisme d’un territoire intérieur de façon à
éclairer un présent dont il signale les dangers, mais qu’il veut plein d’espoir
et œcuménique.

Amin
Maalouf naît dans une famille aux origines et influences plurielles ; du côté
maternel, la famille est de tradition francophone et catholique, une branche
vient d’Istanbul – ville dont l’auteur se souviendra très souvent dans ses œuvres
– ; du côté du père, la famille a subi une influence presbytérienne. Le
père est journaliste, poète et peintre, et la famille entière voue un culte à
l’enseignement – plusieurs de ses membres ont été directeurs d’école, et ce dès
le XIXe siècle.

La
jeunesse d’Amin Maalouf est partagée entre la capitale, sur la côte, pour les
neuf mois d’hiver, et le petit village du Mont-Liban dont est originaire sa
famille, Machrah, où elle passe l’été. C’est surtout ce village et la montagne
qui engendrent un sentiment d’appartenance chez l’écrivain et qui apparaîtront
dans ses œuvres. Son père et sa grand-mère maternelle notamment, par les
évocations de leur enfance, lui transmettent une forme de nostalgie de la
montagne, créant une sorte d’« enfance imaginaire » dans l’esprit du
futur écrivain, comme il le dira lui-même. Bien que quarante kilomètres à peine
séparent ce village de Beyrouth, Amin Maalouf parlera de « distances
intérieures considérables » entre ces deux mondes, le Liban offrant un
territoire particulièrement contrasté.

Très
jeune, le petit Amin montre un fort intérêt pour l’écriture ; il présente
à son père un article de journal dès ses six ans. Son obsession des passerelles
entre les cultures apparaît dès lors, puisque le garçon décrit dans l’article
en question sa stupéfaction face à l’apprentissage accéléré de l’arabe par un
élève anglais arrivé dans son école.

Alors que
la tradition paternelle poussait les jeunes à être formés puis à enseigner à
l’Université américaine de Beyrouth, c’est la mère qui décide une inscription
au collège Notre-Dame de Jamhour ; le jeune Amin étudiera donc dans une
école française chez les pères jésuites. Si le français devient pour lui la
langue de l’école, il découvre cependant les classiques de la littérature
occidentale en arabe. Sa langue d’expression, dans ses premiers essais
littéraires, demeure cependant le français.

La
carrière du jeune homme est normalement toute tracée ; la tradition
familiale n’autorise rien d’autre que d’œuvrer dans les domaines de l’écriture
ou de l’enseignement. Amin Maalouf étudie la sociologie et les sciences
économiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, puis il devient dans les
années 1970 journaliste pour An-Nahar,
principal quotidien de langue arabe au Liban. Il s’y spécialise dans la politique
internationale et restera grand reporter pendant douze ans, voyagera beaucoup à
travers le monde pour couvrir des événements majeurs. Il sera en outre
directeur de son édition internationale.

Amin
Maalouf quitte le Liban pour la France peu après le début de la guerre civile,
en 1976. Ses études lui permettent de devenir journaliste pour un mensuel
d’économie, puis pour Jeune Afrique,
un hebdomadaire panafricain de parution récente traitant des enjeux politiques
et économiques du continent, dont il devient rédacteur en chef.

Sa
carrière littéraire commence avec un essai, Les
Croisades vues par les Arabes
, publié en 1983 chez l’éditeur Jean-Claude
Lattès, dont le titre dit assez le projet. Pour inverser le point de vue
coutumier en Occident, l’auteur s’est inspiré des chroniques d’historiens
arabes médiévaux, qui présentent les Croisés comme des barbares et les princes
de l’islam comme de véritables héros, à l’inverse des chroniqueurs occidentaux ;
l’auteur n’oublie pas d’exposer la grande fragmentation du monde turco-arabe et
d’analyser les causes des rapports de force qui s’installent dès lors.

Le roman Léon l’Africain trois ans plus tard
connaît un grand succès de librairie. Il s’agit de l’autobiographie fictive
d’un personnage historique du XVIe siècle, Hassan al-Wazzan, diplomate
et explorateur dont la vie recoupe les événements les plus importants du
siècle : il naît à Grenade, connaît la Reconquista, fuit l’Inquisition
avec sa famille, assiste à la transformation de l’Égypte en province ottomane, puis
se trouve à Rome – ayant été offert au pape Léon X – alors que la Renaissance
est à son sommet, où il assiste au sac de 1527. Ce personnage cosmopolite,
savant, géographe, s’inscrit parfaitement dans l’œuvre d’un écrivain attentif
aux liens entre les cultures. Maalouf entremêle ici les genres du roman historique,
biographique, d’aventures, dans un récit qui avance à un rythme effréné, chacun
des quarante chapitres synthétisant une année de la vie du protagoniste, au
travers de multiples anecdotes auxquelles une plume de conteur, poétique et
colorée, donne vie.

Le roman Samarcande, publié en 1988, s’articule
cette fois autour d’une figure historique du XIe et XIIe
siècles, le savant,
écrivain, libre-penseur et amateur de vin Omar Khayyam, découvert à travers une
double temporalité, son époque et au XXe siècle. L’ouvrage évoque
aussi la création de la secte des Assassins. À nouveau, l’auteur mêle histoire
et aventure pour produire un ouvrage propre à divertir et instruire à la fois.
Amin Maalouf cite Omar Khayyam parmi ses influences les plus importantes, aux
côtés des poètes de langue arabe et de grands noms de la littérature
occidentale comme Camus, Tolstoï, Yourcenar, Thomas Mann ou Dickens.

En 1993
Amin Maalouf remporte le prix Goncourt avec Le
Rocher de Tanios
. Cette fois l’auteur mêle histoire et légende autour de la
figure mythique de Tanios-Kichk, un homme qui aurait été transformé en rocher
dans la région du Mont-Liban. La narration se bâtit autour de l’enquête menée
par un membre de la famille responsable de la mort du personnage légendaire.
Dès cette époque, l’auteur s’installe plusieurs mois par an sur l’île d’Yeu
pour écrire.

Amin
Maalouf se fait à nouveau essayiste en 1998 et publie Les Identités meurtrières, dont la question fondamentale est :
« Pourquoi faut-il, en cette fin de siècle, que l’affirmation de soi
s’accompagne si souvent de la négation d’autrui ? » C’est toute une
réflexion autour de la notion d’identité que propose l’auteur, articulée autour
de questions ethniques, religieuses et culturelles. Amin Maalouf s’oppose à une
sorte de fatalité historique qui expliquerait les guerres menées au nom d’une
identité quelconque et prône la tolérance. Il invite à ne pas penser que la
fidélité de chacun à ses propres valeurs menace forcément celle des autres.

Entre
2000 et 2010, Amin Maalouf écrit quatre opéras en collaboration avec la
compositrice finlandaise Kaija Saariaho. Le premier opéra, L’Amour de loin, est créé au festival de Salzbourg tandis que le
quatrième, Émilie, voit le jour à
l’Opéra de Lyon. La matière de ce dernier est de nouveau historique et
articulée autour d’une figure de savant, une femme cette fois, la marquise
Émilie du Châtelet, première scientifique féminine d’envergure internationale,
active dans la première moitié du XVIIIe siècle.

Dans Origines en 2004 c’est dans sa propre
généalogie que plonge cette fois Amin Maalouf, en partant du cadre de l’Empire
ottoman au milieu du XIXe siècle et en évoquant des membres de sa
famille tantôt nomades, cosmopolites, polyglottes, mystiques ou francs-maçons,
retraçant à travers eux l’histoire d’un peuple aux tendances diasporiques.

En 2009 dans
un nouvel essai, Le Dérèglement du monde,
Amin Maalouf embrasse les divers dérèglements qui selon lui menacent le nouveau
siècle, dans les domaines intellectuel, financier, climatique, géopolitique et
éthique. L’auteur imagine que l’espèce humaine aurait peut-être atteint un
« seul d’incompétence moral » et qu’une régression de la
civilisation, malgré tous les acquis, demeure toujours possible. L’auteur se
livre à nouveau à un travail historique de grande ampleur en retraçant les
relations entre l’Occident et le monde arabo-musulman à travers les siècles. Ce
faisant il aborde diverses questions comme les racines de l’islamisme –
présenté comme une recherche de dignité –, la création de l’État d’Israël, la
perception de la légitimité du pouvoir, et la tentation du communautarisme que
l’auteur oppose à la nécessité de valeurs universelles.

En 2011
Amin Maalouf est élu à l’Académie française au fauteuil de Claude Lévi-Strauss.
Les désorientés, roman paru l’année
suivante, peut être vu comme une illustration des essais précédemment évoqués,
à travers le destin de jeunes Libanais qui, réunis jadis autour de l’esprit des
Lumières et de leur lecture de Camus et de Sartre – propre à les fédérer autour
de valeurs universelles –, se trouvent à nouveau réunis autour d’un événement, les
exilés retrouvant ceux demeurés au pays – dont Adam, le héros, parti au début
de la guerre civile –, et se redécouvrent alors musulmans, chrétiens ou juifs, obligés
de constater un retour des identités (meurtrières) et l’équilibre fragile entre
les communautés dans leur pays.

Amin
Maalouf fait en effet le triste constat, dans ses œuvres, que les deux cultures
dont il est issu se trouvent comme irrémédiablement en conflit : un
Occident dominateur appuyant sa légitimité sur les droits de l’homme,
l’humanitaire, une conscience morale parfois envisagée comme une arme ; et
un monde arabe trop peu soucieux du sort réservé aux minorités.

Inscrivez-vous pour trouver des essais sur Amin Maalouf >