Mademoiselle de Maupin

par

Du romantisme vers le Parnasse

Mademoiselle de Maupin estle roman d’un écrivain qui s’est affiché comme romantique. Le romantisme, c’estce mouvement culturel apparu en France dans la première moitié du XIXe siècleet qui invite l’artiste à exprimer ses états d’âme, en mettant de côté laraison ou le réalisme. L’écrivain romantique privilégie le fantastique, lemystère, le rêve, et par-dessus tout le sublime et le passé. Mademoiselle de Maupin en est un parfaitexemple : l’action se situe dans un passé idéal, dans des décors dechâteaux construits sous Henri IV, meublés en style Louis XIII, et où évoluentdes personnages raffinés appartenant à une aristocratie sans tache. À cetégard, Mademoiselle de Maupin estl’exact opposé de ce que produira le réalisme de Flaubert ou le naturalisme deZola. Les protagonistes évoluent ici dans des sphères imaginaires, comme ceuxde Hugo dans Han d’Islande, ou ceuxde Dumas dans Antony ou Pauline.

Les liens entreGautier et le romantisme sont forts. Le jeune poète, alors âgé de dix-neuf ans,a fait partie des combattants qui ont pris part en 1830 à la fameuse batailled’Hernani, qui a vu s’affronter les partisans du nouveau théâtre romantique,dont Victor Hugo était le porte-drapeau, et les tenants d’un art plus sage etplus classique. Son uniforme, ce jour-là, était un gilet rouge entré depuisdans la légende. Il est jeune, et le camp des romantiques est celui des jeunesécrivains.

Cependant, Mademoiselle de Maupin ne se contentepas de relater les aventures spectaculaires de personnages exaltés. Certes,Rosette correspond à plusieurs critères du personnage féminin romantique :elle est fragile, extrêmement sensible, et subit l’action plutôt que del’initier. À cet égard, Madeleine de Maupin se démarque du cliché de l’héroïneromantique qui s’évanouit à la première émotion forte : elle ne subit pasl’action, puisqu’elle en est le moteur. Le style de Gautier dans Mademoiselle de Maupin annonce la voiequ’empruntera bientôt l’écrivain, qui le mènera à la tête d’un genre littérairenouveau : le Parnasse. Ce mouvement est plus tardif, puisqu’il apparaîtdans la deuxième moitié du XIXe siècle. Il rejette le sentimentalisme desromantiques et prône l’art pour l’art, un art dont le but unique est la beauté,et non pas l’utilité. « L’art pour l’art » est une formule entréedans le lexique courant, forgée par Théophile Gautier ; elle apparaît pourla première fois dans la préface de Mademoisellede Maupin. Gautier s’en expliqueainsi : « À quoi bon la musique ? À quoi bon la peinture ? Quiaurait la folie de préférer Mozart à M. Carrel et Michel-Ange à l’inventeur dela moutarde blanche ? Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servirà rien ; tout ce qui est utile est laid. » Mademoiselle de Maupin donne à Gautier l’occasion de mettre enscène son double, D’Albert, esthète qui n’aspire qu’au sublime et qui hait levulgaire, le banal, l’utile.

« Je ne sais pasvoir ce qui est, à force d’avoir regardé ce qui n’est pas, et mon œil si subtilpour l’idéal est tout à fait myope dans la réalité », écrit D’Albert àSilvio. La vie, pour D’Albert, est intérieure. La femme qu’il aimera, il l’aimaginée ; il a rêvé le lieu et les circonstances de leur rencontre ;dans son rêve, tout est parfait, impeccable. Partant de là, quelle femmepourrait rivaliser avec cette chimère ? Rosette a tout pour elle :jolie, vive, sensuelle ; elle n’est pourtant pas de force à lutter contrela chimère que poursuit D’Albert. La pensée du jeune homme s’exprime, par laplume de Gautier, dans un style riche, qui gorge les phrases de mots rares etprécieux. Le mot simple est remplacé par une image, souvent empruntée à lamythologie antique. Un lecteur de Mademoisellede Maupin qui ne posséderait pas une culture encyclopédique sur les dieuxgrecs d’autrefois risque fort de ne pas comprendre parfaitement les propos duchevalier d’Albert.

Gautier parle par lavoix de D’Albert, et jamais phrase vulgaire ou mal tournée ne quitte leurplume. Gautier se veut romantique, mais son style annonce indubitablement leParnasse, qui porte aux nues, même en prose, l’art poétique. De même qu’unobjet doit être beau avant que d’être utile, une phrase doit être belle avantque d’être intelligible au commun des mortels – Gautier n’écrit pas pour ces derniers.Mademoiselle de Maupin est, en raisondu style adopté par son auteur, un ouvrage militant pour la valorisation de labeauté. Le dandy esthète qu’est D’Albert ne s’exprime que par métaphores richesd’implicites et enchâssées de mots brillants comme des gemmes. Prenons unexemple parmi des dizaines dont le roman est tissé : plutôt que de dire àson aimée « Tu as une voix ravissante ! », D’Albert préfère luidérouler : « Les sons mélodieux de la viole de sainte Cécile, que lesanges écoutent avec ravissement, sont rauques et discordants en comparaison descadences perlées qui s’envolent de ta bouche de rubis ». Gautier portera àson apogée ce style d’une richesse extrême dans son recueil Émaux et camées, dont la premièreédition remonte à 1852.

Mademoiselle de Maupinest donc vierge de tout réalisme, de toute revendication – alors même que lesœuvres romantiques de Hugo, telles que Notre-Damede Paris (roman publié en 1831) ou LeRoi s’amuse (pièce créée en 1832) ne manquent pas d’invitations à la réflexionpolitique, au sens premier du terme. Le roman de Gautier est beau, et d’autantplus beau qu’il est inutile. Il ne défend ni n’attaque quelque cause que cesoit, il ne développe nulle thèse. Cette inutilité, Gautier la revendique dansla préface du roman, où il définit l’art pour l’art. Cette attitude radicaled’amour de la beauté ne pouvait que plaire à Charles Baudelaire, qui vouait àGautier une immense admiration, allant jusqu’à lui dédier son volume Les Fleurs du mal. Quand il publie Mademoiselle de Maupin, il est probableque Gautier sait qu’il s’éloigne doucement des romantiques, mais se doute-t-ilqu’il annonce un nouveau mouvement littéraire ?

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