Mademoiselle de Maupin

par

Le chevalier d'Albert

Un des protagonistesdu roman, il en est également un des narrateurs lorsqu’il écrit à son amid’enfance Silvio. D’Albert a vingt-deux ans, c’est un poète publié, dont lesvers délicats ennuient sa jolie maîtresse Rosette. Il ne se trouve pas beau etaurait voulu ressembler à ces personnages que l’on voit dans les œuvres deRaphaël : « ces anges qu’il fait voler par essaims dans l’outremer deses toiles ».

Le lecteur ledécouvre comme un jeune homme dont le premier aveu semble très banal : ildésire avoir une maîtresse – « Une maîtresse pour moi, c’est la robevirile pour un jeune Romain », écrit-il. En effet, il ne se sent pasencore tout à fait homme tant qu’il n’aura pas pris maîtresse avec laquelles’afficher publiquement. Cependant, bien vite, le lecteur constate que D’Albertest loin d’être seulement un jeune dandy épris de plaisirs matériels. Aucontraire, c’est un esthète avide de beauté que Gautier va lui faire découvrir.

Son premier but dansla vie est le plaisir : « La jouissance me paraît le but de la vie,la seule chose utile au monde. » Il choisit donc, dans l’étrange salon deMadame de Thémines – qui tient plus du salon d’une maison close que d’un salonde la bonne société – une belle et charmante maîtresse qu’il rebaptise Rosette,du nom d’une petite chienne qu’il eut autrefois. Le fait est révélateur :il traite Rosette avec le plus grand respect et une courtoisie sans faille,mais il ne voit en elle qu’une fonction, celle de maîtresse, et non unepersonne, puisqu’il la prive de son nom et l’affuble de celui d’un petit animalsans doute attachant mais animal tout de même. Quand il songe à la quitter, ilregrette qu’elle ne lui offre pas quelque prétexte pour le faire, car laconduite de la jeune femme est irréprochable : « Comment diable pourrai-jequitter une femme aussi adorable sans avoir l’air d’un monstre – il y a de quoidiscréditer mon cœur à tout jamais. » Pourquoi s’est-il lassé deRosette ? Il s’est lassé de sa maîtresse comme il s’est lassé de soncheval, dont il avait pourtant grande envie. Le désir satisfait, il n’y a plusrien.

Ensuite, D’Albertméprise ce qu’offre son siècle si on le compare à ce que faisaient lesAnciens : « Nous avons voulu planter un obélisque sur une de nosplaces ; il nous a fallu l’aller filouter à Luxor, et nous avons été deuxans à l’amener ici. La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques commenous les nôtres de peupliers. » Il ne se sent pas à sa place dans sonsiècle : « Je suis un homme des temps homériques […] Le monde où jevis n’est pas le mien, et je ne comprends rien à la société qui m’entoure. Lechrist n’est pas venu pour moi ; je suis aussi païen qu’Alcibiade etPhidias. » Au fil des pages, le lecteur constate que D’Albert vit dans unmonde intérieur, et aspire à une perfection que, bien sûr, il ne trouve nullepart, pas même en la jolie Rosette. Il est à la recherche d’une chimère, unidéal chanté par les poètes, et il garde rancune à ceux-ci car ils ont peintdes mondes qui n’existent pas.

« C’est unvéritable supplice pour moi que de voir de vilaines choses ou de vilainespersonnes », écrit-il. Tout passe pour lui par la recherche de la beauté.La formule chère aux romantiques – « le laid c’est le beau » – sembletrouver peu d’écho en son cœur. Il tolère le laid s’il est pimenté depittoresque : un mendiant boiteux lui rappellera quelque tableau deVelásquez et, à ce titre, en deviendra pittoresque et aura droit à une piécettede plus que les autres mendiants, qui sont platement laids. Cependant, il nevit pas dans l’ascèse, au contraire, mais il dissocie totalement les désirs deson corps et ceux de son âme. « Quel supplice pour cette pauvre âmed’assister aux débauches de mon corps et de s’asseoir perpétuellement à desfestins où elle n’a rien à manger ! »

Cette quête necontribue pas à faire de D’Albert un homme heureux, au contraire. Il se sentirrémédiablement seul, car il n’a jamais croisé l’âme sublime qui vibrerait àl’unisson de la sienne : « Je vis dans le plus triste isolement aumilieu de la foule », écrit-il. « Je suis prisonnier dans moi-même,et toute évasion est impossible. » D’Albert explique que personne ne peutpénétrer en son cœur, pas plus qu’il ne peut faire preuve d’empathie envers sescontemporains : « Il m’est aussi impossible d’admettre quelqu’un chezmoi que d’aller moi-même chez les autres. » Cet isolement rappelle celuique décrira plus tard Baudelaire, grand admirateur de Gautier qu’il qualifiaitde « poète impeccable ». D’Albert se sent supérieur à celles et ceuxqui l’entourent, mais n’en tire pas un orgueil démesuré : « Il n’y ades moments où je ne reconnais que Dieu au-dessus de moi, et d’autres où je mejuge à peine l’égal du cloporte sous sa pierre ou du mollusque sur son banc desable ; mais dans quelque situation d’esprit que je me trouve en haut oubas, je n’ai jamais pu me persuader que les hommes étaient vraiment messemblables. » D’Albert est un être à part.

Pourtant, le lecteursait que le monde regorge de beauté pour qui veut la voir, mais D’Albert n’estpas de ceux-là : la beauté à laquelle il aspire est sublime etchimérique : « Je ne sais pas voir ce qui est, à force d’avoirregardé ce qui n’est pas, et mon œil si subtil pour l’idéal est tout à faitmyope dans la réalité. » Aussi s’est-il créé un monde intérieurextraordinaire avec lequel la réalité ne peut rivaliser. Celle qu’il voudraitaimer est une créature parfaite qu’il a placée dans un décor entièrementfabriqué dans son esprit. Il le dit lui-même : « je n’ai jamais aiméaucune femme, mais j’ai aimé et j’aime l’amour ».Cela est, jusqu’au soir où sa route croise celle de Théodore de Sérannes.

L’âme du chevalierd’Albert est soudain bouleversée : il aime, enfin ! Mais, ôsurprise : « Silvio, j’aime… Oh !, je ne pourrai jamais te ledire… J’aime un homme ! » Il faut prendre garde à ne pas appliquer autexte de Gautier une grille de lecture actuelle et voir dans Mademoiselle de Maupin un plaidoyer pourune homosexualité révélée. Cet amour que D’Albert admet ne le fait pas bondirde joie : « Quelle passion insensée, coupable et odieuse s’estemparée de moi ! », « C’est une honte dont la rougeur nes’éteindra jamais sur mon front », « Allons, une passion pareille pour unhomme ne se peut être : Il faut que Théodore soit une femmedéguisée ; la chose est impossible autrement. » C’est pourquoi larévélation de la nature féminine de Théodore/Madeleine de Maupin est unsoulagement pour le chevalier. En fait, D’Albert trouve en Théodore/Madeleineson idéal de beauté parfaite, une beauté androgyne qui dépasse les canons desseules beautés féminine et masculine pour les mêler et en faire la beautéparfaite : « deux corps tous deux parfaits, harmonieusement fondusensemble, que ces deux beautés si égales et si différentes qui n’en formentplus qu’une supérieure à toutes deux parce qu’elles se tempèrent et se font valoirréciproquement. » Depuis longtemps le chevalier aspirait à cettemétamorphose : « je n’ai jamais rien tant souhaité que de rencontrersur la montagne, comme Tiresias le devin, ces serpents qui font changer desexe ». Pourquoi ? Pour éprouver enfin une sensation nouvelle, cellequ’on éprouverait si l’on devenait soudainement autre.

Le chevalier d’Albertest un miroir de Gautier : dandy, raffiné, secret et profond. À pas mêmevingt-cinq ans, il est fatigué avant d’avoir vécu, car il a déjà tout vécu, enimagination, tous les excès, toutes les conquêtes, toutes les splendeurs luisont connues, et affadissent ses plaisirs quotidiens. « Oh ! Je croisqu’il faudra cent mille siècles de néant pour me reposer de la fatigue de cesvingt années de vie. » Le lecteur peut rapprocher cette lassitude cosmiquede celle qu’exprime Charles Baudelaire dans son poème Spleen : « J’ai plus de souvenirs que si j’avais milleans ». Même la légère mais lucide Rosette, quand elle pose son regard surson bel amant, constate que « Dans ce corps jeune et vigoureux s’agitaitune âme aussi vieille que Saturne. » D’Albert est un personnage qui nes’accomplira qu’une fois, car il ne se mêlera à son âme sœur qu’une nuit, etque cette dernière s’envolera au bout de cette nuit, sublimant davantage leurrencontre exceptionnelle.

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