Mademoiselle de Maupin

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L’amour dans Mademoiselle de Maupin : une illusion sublime et un érotisme raffiné

Le chevalier d’Albert le clame dès les premières pages du roman : « je n’ai jamais aimé aucune femme, mais j’ai aimé et j’aime l’amour ». Mademoiselle de Maupin est un roman d’amour, car c’est le but que s’est fixé le protagoniste. Mais c’est aussi un roman d’amours, de Double amour, comme l’indique le sous-titre : amours croisées, amour de la beauté, amours mêlant les sexes sans se préoccuper des conventions.

L’amour que rêve D’Albert est irréel, comme tout rêve. La liaison qu’il a avec Rosette n’en est qu’un pâle succédané. C’est une chimère qu’il poursuit, et le chevalier ne connaîtra l’extase, union harmonieuse des désirs de son corps et des aspirations de son âme, qu’à une occasion, lors de la nuit qui voit son union avec Madeleine de Maupin. La quête de Madeleine est moins éthérée, et, pour autant qu’elle cherche un partenaire supérieur aux hommes qu’elle croise, elle n’en a pas moins une curiosité très terre à terre quant à ce qu’est l’amour physique. Pour narrer ces deux quêtes, Maupin ne se départit pas de son style riche et précieux, mais force est de constater que lorsque se présentent les moments où les corps s’unissent et vibrent, Gautier ne recule pas devant les descriptions explicites et, en termes choisis et pas seulement métaphoriques, décrit fort précisément les attitudes de ses personnages. Le romancier s’inscrit ici dans les pas des écrivains licencieux des XVIIe et XVIIIe siècles, tels La Fontaine dans ses Contes ou Restif de la Bretonne, qui ne craignaient pas de coucher sur le vélin des récits parfois fort osés. Le lecteur de Mademoiselle de Maupin reçoit donc un aperçu des plus précis sur la vie sexuelle des personnages du roman.

Quand Mademoiselle de Maupin décide enfin de découvrir les plaisirs sensuels qu’une femme peut connaître avec un homme, c’est vers D’Albert qu’elle se tourne, et la scène que Gautier décrit est lourde d’un érotisme qui, en 1835, pouvait passer pour scandaleux : D’Albert « rompit fort délicatement le lacet de sa robe, en sorte que le corsage s’ouvrit et que les deux blancs trésors apparurent dans toute leur splendeur : sur cette gorge étincelante et claire comme l’argent s’épanouissaient les deux belles roses du paradis. » La suite du passage, toute poétique qu’elle soit, n’en est pas moins fort explicite.

En outre, Gautier ne recule pas devant la description de scènes d’amour entre deux femmes, ce qui n’est pas sans rappeler l’esprit licencieux souvent associé à la Régence ou au siècle de Louis XV : par deux fois, Gautier décrit sans dissimuler grand-chose les contacts amoureux entre Rosette et Madeleine/Théodore. Lors d’une première tentative de séduction de celui qu’elle prend pour un homme, Rosette lui offre sa bouche à baiser. Théodore n’y reste pas insensible, « un frisson me courut tout le long du corps, et les pointes de mes seins se dressèrent. » Rosette, toujours persuadée que Madeleine/Théodore est un homme, l’a attirée dans un cossu nid d’amour caché dans les bois. Les deux femmes s’embrassent à pleine bouche, et Théodore décrit la suite à sa correspondante : « j’enfermais subitement dans ma main sa petite gorge effarée, qui palpitait éperdument comme une tourterelle surprise au nid », puis c’est Rosette qui presse « sa poitrine nue et haletante » sur celle de Théodore. L’émoi est tel que le faux Théodore n’est pas loin de succomber : « Des idées singulières me passaient par la tête ; j’aurais, si je n’avais craint de trahir mon incognito, laissé un libre champ aux élans passionnés de Rosette ». Certes, nous sommes loin d’un érotisme débridé tel qu’on en rencontre dans la littérature actuelle, mais il n’en demeure pas moins que ces descriptions, toutes délicates qu’elles soient, n’en sont pas moins explicites. On peut les comparer à ces miniatures de la fin du XVIIIe siècle, exquises de facture et ne cachant rien, ou si peu, de l’acte d’amour, ou bien encore à ces toiles qui ont place aujourd’hui sur les cimaises des musées nationaux, comme Le Verrou ou L’Escarpolette de Fragonard, ou le moins connu Feu aux poudres du même artiste. Tout y est délicatesse, nulle trace de vulgarité n’y paraît, mais leur sujet est, toujours, chargé d’érotisme. Enfin, comment ne pas citer les jeux coquins du chevalier et de Rosette, dont la description coule de la plume de Gautier, lorsqu’est évoquée cette soirée où le chevalier pimente ses rapports avec sa jolie maîtresse en se déguisant en ours…

En cette première moitié du XIXe siècle régnaient encore la pudeur et l’Église. Nul doute que le volume de Mademoiselle de Maupin, s’il franchissait les portes de la bibliothèque, se trouvait relégué sur la plus haute étagère, où le rejoindraient plus tard d’autres ouvrages « scandaleux » comme Émaux et camées du même auteur ou Les Fleurs du mal de Baudelaire. Gautier justifie ici sa réputation d’auteur à scandale, qu’il évoque dans la préface. De fait, Mademoiselle de Maupin fit scandale quand le roman fut publié.

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