Mademoiselle de Maupin

par

L’androgynie et l'hermaphrodite

Il serait hasardeuxde voir en Mademoiselle de Maupin unouvrage évoquant l’homosexualité. Ce serait plaquer sur ce roman du XIXe siècleune grille de lecture trop actuelle. En revanche, le thème de l’androgynie estomniprésent dans le roman, et l’hermaphrodite en est une figure centrale.

L’hermaphrodite,c’est la fusion du corps parfait du fils d’Hermès et Aphrodite avec celui de lanaïade Salmacis, ce sont « deux corps tous deux parfaits, harmonieusementfondus ensemble, que ces deux beautés si égales et si différentes qui n’enforment plus qu’une supérieure à toutes deux parce qu’elles se tempèrent et sefont valoir réciproquement. » Aussi, comme le rappelleD’Albert, « l’hermaphrodite est-il l’une des chimères les plusardemment caressées de l’antiquité idolâtre. » Les deux protagonistespoursuivent cette chimère, chacun à sa manière. Pour D’Albert, la quête estintérieure : « je n’ai jamais rien tant souhaité que de rencontrersur la montagne, comme Tiresias le devin, ces serpents qui font changer desexe ». Pourquoi ? Pour éprouver enfin une sensation nouvelle, cellequ’on éprouverait si l’on devenait soudainement autre. Pour Madeleine deMaupin, cette quête naît d’un constat, celui de l’absence d’identification à ungenre unique : « En vérité, ni l’un ni l’autre de ces deux sexesn’est le mien ; je n’ai ni la soumission imbécile, ni la timidité, ni lespetitesses de la femme ; je n’ai pas les vices des hommes, leur dégoûtantecrapule et leur penchants brutaux : – je suis d’un troisième sexe à partqui n’a pas encore de nom. » Pour elle, « Le corps n’implique pas l’identitéavec l’âme », « Beaucoup d’hommes sont plus femme que moi. – Je n’aiguère d’une femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains desplus délicates. La jupe est sous mes hanches et non dans mon esprit. » Larencontre de Madeleine et du chevalier va leur permettre d’incarner leurchimère.

Afin de permettre auxprotagonistes de laisser paraître leurs sentiments, Gautier use d’un procédéclassique, que Shakespeare utilisait déjà : la pièce de théâtre inclusedans la narration. Les protagonistes vont endosser le costumes de personnagesqui vont exprimer à leur place les sentiments qu’ils éprouvent. Quelle pièceclassique pouvait mieux représenter ce quadrille de personnages travestis que Comme il vous plaira deShakespeare ? On y voit Rosalinde, amoureuse d’Orlando se travestir enGanymède ; sous les traits masculins de Ganymède, elle inspire l’amour àPhoebe la bergère.

« C’était enquelque sorte une autre pièce dans la pièce, un drame invisible et inconnu auxautres spectateurs que nous jouions pour nous seuls, et qui, sous des parolessymboliques, résumait notre vie complète et exprimait nos plus cachésdésirs. » D’Albert jour le rôle d’Orlando, tandis que Théodore joue celuide Rosalinde. C’est d’ailleurs lorsqu’il voit Théodore, resplendissant, en robede Rosalinde, qu’il acquiert la certitude que Théodore est une femme, et quecette même révélation désespère Rosette, comme l’explique D’Albert :« le frêle château de cartes de son espoir s’affaissa tout d’un coup,tandis que le mien se relevait sur ses ruines. » Pour sa part, Rosettejoue le rôle de Phoebe, amoureuse de Ganymède, en fait Rosalinde vêtue enhomme. La distribution des rôles reflète donc exactement le triangle amoureuxet le mélange des sexes que vivent les personnages de Mademoiselle de Maupin. Gautier utilise donc ce procédé de mise enabyme pour permettre aux personnages d’exprimer ce que les conventions etl’imbroglio qu’ils ont créé les empêchent dire au grand jour.

Dans Mademoiselle de Maupin, l’androgyne estl’être qui incarne la beauté et le désir charnel. Dans sa préface au roman,Michel Crouzet écrit : l’androgyne, « l’être double, est l’image dupoète, ou l’image de lui-même tel qu’il devient deux : le moi qui est et celui qui crée ». C’est ladichotomie que l’on trouve en D’Albert, reflet de Gautier : l’être dechair qui ne porte que les meilleurs tissus, ne se botte que des cuirs les plusprécieux, et ne boit que les meilleurs crus, d’une part, et d’autre part saconscience, si élevée qu’elle regarde avec horreur les turpitudes de l’être dechair. De plus, la figure de l’androgyne ancre Mademoiselle de Maupin d’une part dans l’art du roman baroque, etd’autre part et surtout dans la tradition antique grecque où l’androgyne tutoiele divin. C’est dans l’union brève et unique de leurs corps que Madeleine deMaupin et D’Albert incarnent l’hermaphrodite, idéal de beauté.

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