Mademoiselle de Maupin

par

Madeleine de Maupin/Théodore de Sérannes

Le personnage qui donne son titre au roman apparaît au tiers environ de l’œuvre, quand la forme épistolaire a laissé la place à « la forme ordinaire du roman ». Un peu plus loin, la narration redevient épistolaire et c’est par les lettres de Madeleine de Maupin que le lecteur apprend la suite de l’histoire. C’est vêtue en garçon que Madeleine de Maupin se manifeste aux yeux de D’Albert et du lecteur, mais la finesse de sa nature féminine ne peut échapper à l’observateur : il était « beau comme une femme ». Elle se fait passer pour Théodore de Sérannes, et c’est une être tout en délicatesse dont Gautier brosse le portrait : il était « pâle, mais d’une pâleur dorée, pleine de force et de vie. […] sa bouche avait le sourire le plus doux à de certains moments, mais d’ordinaire comme arquée à ses coins, comme quelques-unes de ces têtes qu’on voit dans les tableaux des vieux maîtres italiens […] ce qui lui donnait quelque chose d’adorablement dédaigneux, une smorfia on ne peut plus piquante, un air de bouderie et de mauvaise humeur très singulier et très charmant. »

Pourquoi Madeleine de Maupin a-t-elle décidé de se travestir en homme ? Elle l’explique à Graciosa, sa correspondante : « je voulais étudier l’homme à fond, l’anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection ; pour cela, il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le suivre à la promenade, à la taverne, et ailleurs. – Avec mon déguisement, je pouvais aller partout sans être remarquée ». En effet, Madeleine de Maupin, jeune aristocrate d’une vingtaine d’années, n’entend pas se contenter de ce qui échoit aux femmes de son temps. Elle ne peut s’empêcher de constater la flagrante différence d’état entre les femmes et les hommes de sa classe, les premières étant d’une part totalement soumises aux seconds, et d’autre part cantonnées à un rôle secondaire dans les choses de la vie. À cela s’ajoute la curiosité : comment les hommes se comportent-ils quand ils ne sont pas en présence des femmes qu’ils courtisent ? Voilà pourquoi elle décide de tenter l’aventure, se déguise en jeune cavalier forcément imberbe, se présente comme étudiant ayant nouvellement terminé ses études, et pique des deux vers l’inconnu. Sa quête sera riche de résultats.

D’une part, elle découvre la vraie nature de l’homme, quand il ne porte pas le masque que revêt le chasseur qui guette sa proie : une femme qu’il entend mettre dans son lit. Ses compagnons de rencontre le prennent pour un garçon, aussi ne se gênent-ils pas devant lui, se laissent aller à leur vraie nature, et le résultat est édifiant : s’adressant à une bien-aimée qu’un de ses camarades d’un soir a évoquée de grossière façon, elle écrit : « Si tu savais ce que dit de toi, dans un cabaret, à tout hasard, devant des personnes qu’il ne connaît pas, l’homme que tu aimes le mieux au monde, et à qui tu as tout sacrifié ! Comme il te déshabille sans pudeur, et te livre effrontément toute nue aux regards avinés de ses camarades, pendant que tu es là, triste, le menton dans la main, l’œil tourné vers le chemin par où il doit revenir ! » Elle poursuit : « À travers toutes les exagérations bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurières, perçait un sentiment vrai et profond de parfait mépris pour la femme ». Théodore a adopté le mode de vie des cavaliers jeunes et libres : elle boit, elle jure, elle fréquente les cabarets et surtout elle se bat en duel : le jeune homme imberbe a acquis la réputation justifiée d’être un redoutable bretteur et a blessé ou envoyé ad patres plus d’un adversaire. Elle remplit son rôle d’homme jusqu’au bout, puisqu’elle a même un duel d’amour avec le frère offensé d’une jeune femme – Rosette – qui entend laver l’honneur de la famille.

Car Rosette est tombée amoureuse de Théodore de Sérannes, ami de fraîche date de son frère Alcibiade. À ce moment, Rosette est encore une jeune veuve rêvant d’amour et n’ayant jamais eu d’amant. Théodore/Madeleine la subjugue, tant par son physique délicat que par ses manières exquises. Rosette tente de séduire Théodore et y déploie tout son art, en vain. L’illusion est si parfaite que Rosette, sa vieille tante et son frère Alcibiade ne rêvent que mariage entre Théodore et la jeune femme : le succès de l’expérience de Mademoiselle de Maupin est donc complet. Rosette va jusqu’à se glisser dans le lit de Théodore, où Alcibiade la surprend : il exige le mariage, que Théodore ne peut que refuser, et pour cause. S’ensuit un duel, le premier d’une longue série pour Théodore, au cours duquel Alcibiade est blessé. C’est à ce moment que Théodore/Madeleine prend la fuite et entame sa vie de cavalier errant. Elle s’identifie tellement à son costume qu’avec le temps, elle finit par perdre l’idée même qu’elle est une femme. C’est pourtant en femme désabusée qu’elle écrit à Graciosa : « Les femmes n’ont lu que le roman de l’homme et jamais son histoire ». Son rôle d’espion habile lui a fait découvrir l’homme dans ce qu’il a de plus laid, et elle se croit dégoûtée de l’amour à jamais jusqu’au soir où son chemin croise celui du chevalier d’Albert, « amant en pied » de Rosette. Une irrésistible attirance naît entre ces deux âmes sœurs, qui ne peuvent consommer leur amour. C’est à travers une représentation de Comme il vous plaira de Shakespeare, dans laquelle Théodore joue le rôle de Rosalinde, femme travestie en homme durant la plus grande partie de la pièce, qu’elle peut révéler sa vraie nature à D’Albert, qui exulte, et à Rosette, qui est désespérée.

Elle n’aime pas D’Albert. Il lui plaît car il diffère profondément des autres hommes qu’elle a croisés. En effet, D’Albert a en lui une « perpétuelle aspiration et un souffle toujours soutenu vers le beau » et il n’est pas brutal. En outre, ces deux êtres ont un point commun, celui de considérer que les désirs de l’âme sont supérieurs aux besoins du corps. Madeleine et D’Albert partagent le même constat : leur âme est enchaînée au corps et soumise aux lois de la terre, ce qui est une souffrance : « Ah ! C’est en vain que l’on veut déployer des ailes, trop de limon les charge ; le corps est une ancre qui retient l’âme à la terre », se lamente Madeleine. Enfin réunis dans la réalité et non plus dans leur rêve, les âmes sœurs et les corps de Madeleine et D’Albert vont s’unir, une nuit. Cependant, la découverte de l’amour par Madeleine ne serait pas complète si, après avoir connu l’amour avec D’Albert, elle ne rejoignait Rosette dans sa chambre. En effet, Théodore/Madeleine a ressenti un trouble profond quand Rosette collait son corps au sien, et elle entend aller au bout de ce frisson. Gautier ne donne pas de nombreux détails sur cette rencontre nocturne, mais le doute n’est pas permis pour le lecteur. L’acte de mademoiselle de Maupin contribue à justifier le sous-titre du roman, Double amour.

Mais tout n’est pas bien qui finit bien. Madeleine a le geste brillant de ne pas entamer une véritable liaison avec D’Albert, afin que le souvenir de leur sublime nuit d’amour ne soit pas terni, ni pour lui ni pour elle, par les mille et une piqûres que l’usure et le temps auraient infligées à leur amour. C’est un geste difficile qui s’inscrit dans le droit fil de la conception qu’elle partage avec D’Albert, qui est de porter au pinacle la perfection des choses, et leur nuit fut parfaite. Plutôt que de risquer de la gâter, elle préfère souffrir et faire souffrir. Madeleine endosse à nouveau le costume de Théodore et s’enfuit dans la nuit. C’est à elle que revient de conclure le roman, dans une ultime lettre, adressée à D’Albert : «  Consolez au mieux que vous pourrez la pauvre Rosette, qui doit être au moins aussi fâchée que vous de mon départ. Aimez-vous tous les deux en souvenir de moi, que vous avez aimée l’un et l’autre, et dites quelques fois mon nom dans un baiser. »

Le personnage de Madeleine de Maupin est inspiré d’un personnage réel. Le personnage sur lequel s’appuie la création de Théophile Gautier, Julie d’Aubigny, est née à la fin du XVIIIe siècle. Elle a été cantatrice, à l’opéra de Bruxelles et à celui de Paris. Elle y a chanté les grands airs de son temps, entre autres les œuvres de Lully. Campra (1660-1744) aurait même composé pour elle un des rôles principaux de son opéra Tancrède. C’est en 1705 qu’elle se produit pour la dernière fois sur scène et meurt, anonyme et oubliée, en 1707.

De ce personnage est née une légende, celle d’une femme vêtue en homme, androgyne et redoutable car escrimeuse hors pair. Julie aurait dans son enfance appris l’escrime et le chant. Brièvement épouse de Monsieur de Maupin, elle débute comme chanteuse à l’opéra de Paris en 1690. Elle entame une liaison avec un nommé Sérannes (dont le patronyme inspire à Gautier celui de Théodore), et c’est à Marseille qu’on la retrouve. Là, le couple se produit dans des spectacles de démonstration d’escrime : elle y apparaît habillée en homme.

Engagée à l’opéra de Marseille, elle jette les yeux sur une jeune fille. Les parents de celle-ci, outrés, font enfermer leur fille dans un couvent. C’est habillée en homme que Julie la délivre, et le couple, scandaleux pour l’époque, fuit Marseille et reprend la route de Paris. Julie est une chanteuse de talent, à la voix grave – sans doute de contralto ou alto – et elle retrouve facilement sa place comme cantatrice à l’opéra. À sa vie artistique se mêle le scandale, et elle prend part à de nombreux duels, tant et si bien qu’il lui faut quitter Paris. Que devient-elle ensuite ? On l’aurait vue à Bruxelles, ou peut-être en Bavière. Sa trace se perd dans la légende.

Le lecteur constate que Théophile Gautier ne crée pas à partir de la réalité mais à partir de la légende, et invente une troisième vie à Julie/Madeleine de Maupin. Cette nouvelle vie est moins riche en duels et autres cavalcades, et offre à l’écrivain l’occasion d’exposer sa conception de la vie et de la beauté. Le récit de Gautier est en quelque sorte un palimpseste de la vie de cette cantatrice dont la voix grave a donné naissance à moult légendes.

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