Oncle Vania

par

Entre drame et comédie

Si Tchékhov définit sa pièce commeune comédie, il n’est pourtant pas évident qu’elle en épouse absolument lescaractéristiques. Certes, les personnages présentent beaucoup de traitssaillants qui conduisent à les trouver ridicules ou à les considérer commeparodiques. Tout d’abord, ils sont tous plus ou moins insignifiants :issus de la petite ou moyenne bourgeoisie, ils mènent une vie relativementréglée, morne et routinière. C’est cette répétition que chacun ânonne tout aulong de la pièce qui précisément les rend risibles. Le comique de répétitionréside dans les plaintes quasi psalmodiées aveuglément par les personnages, etce dès le début de la pièce : Astrov se lamente se vieillir, et d’avoirdégénéré au contact des malades ; Vania se plaint du changement de seshabitudes depuis qu’ils ont des hôtes ; Sérébriakov ne cesse de gémir àpropos de douleurs que l’on ne peut identifier ; Héléna, enfin, s’ennuieet le répète tout le temps, comme une enfant qui n’aurait plus de jouets. Lecadre posé est donc celui d’une pièce comique, où les personnages,désenchantés, traînent tout le long de la pièce le boulet de leurs problèmes, augré d’une plainte persistante qui les rend ridicules. Le paradoxe entre cequ’ils professent et ce qu’ils sont, entre réalité et apparence, les rend comiquesà l’extrême. Vania, qui, à quarante-sept ans, ne s’est jamais marié et se sent usé,affirme : « J’ai gâché ma vie. J’ai du talent, de l’intelligence,de l’audace… Si j’avais vécu normalement, je serais peut-être devenu unSchopenhauer, un Dostoïevski ». La distance qui sépare cetteaffirmation de ce que l’auteur laisse voir est si grande que le spectateur peuten sourire. De même, la première apparition du professeur, vêtu de gants, debottes, d’un pardessus et d’une ombrelle alors qu’il fait une chaleur écrasante,montre immédiatement le décalage entre réalité et apparence. Si le professeurprétend posséder un grand savoir, il n’a en revanche aucun savoir pratique, ettoute sa gloire d’érudit se dissipe devant son imbécillité dans la viequotidienne. Héléna, sa femme, plus jeune d’au moins quarante ans,s’enorgueillit de lui être fidèle mais s’ennuie à mourir et s’interditd’assouvir sa passion pour le docteur. Bref, tous les personnages sont en faitaux prises avec une lucidité écrasante quant à leur condition et àl’impossibilité de se changer, d’infléchir leur vie pour tâcher de remédier àcet écart entre ce qu’ils voudraient être et ce qu’ils sont. Ces jérémiades,bien que comiques, contiennent parallèlement quelque tristesse, qui découle dece décalage même. Le spectateur est donc également invité à éprouver quelquepitié pour ces personnages qui, bien que risibles, n’en demeurent pas moins humainementmisérables de par la lutte qu’ils mènent contre eux-mêmes.

Au fur et à mesure que la pièceavance, les petites manies dégénèrent et s’exacerbent, l’amertume gonfle etgagne du terrain, et ce qui n’étaient que piques légères et petites acrimoniesprend des proportions tragiques : Vania finit par prendre un revolver ettirer sur le professeur. Là encore, pourtant, son geste manqué, puis sonimpossibilité de mettre fin à ses jours font de lui un personnage velléitaireet ridicule – complètement décrédibilisé. On nage alors vraiment entre uncomique fait d’actes manqués et le drame d’un être raté manquant son but mêmedans sa révolte.

Enfin, on atteint presque autragique, d’une manière étrange pourtant, à l’occasion de la longue déclarationfinale de Sonia : « Il faut vivre quand même ! Nous allonsvivre, oncle Vania. Nous allons vivre une longue, longue file de jours, desoirées ; nous allons patiemment supporter les épreuves que nous infligeranotre sort ; nous travaillerons rien que pour les autres, et aujourd’hui,et lorsque nous serons vieux, sans jamais nous arrêter ; et quand notreheure sonnera, nous mourrons avec résignation, et de l’autre côté de la tombenous raconterons que nous avons souffert, que nous avons pleuré, que nous avonsconnu l’amertume, et Dieu aura pitié de nous. » Là encore, ladéclaration de Sonia émeut le lecteur par cette volonté sèche d’un retour à unevie morne, vie dont Vania a dénoncé pourtant toute l’amertume qu’elle lui avaitcausé, et la déclaration verse donc dans le comique d’une nouvelle façon, caron sait que Tchékhov était athée, et que cette aspiration à l’au-delà est uneillusion supplémentaire, suprême, qui, à nouveau, peut être perçue sous l’angledu tragique comme du comique.

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