Oncle Vania

par

Le huis clos familial de la dégénérescence russe

Oncle Vania met tout d’abord en scène une réunion familiale mêlant plusieurs générations, avec en tant que patriarche un homme retraité et grabataire, sous le toit duquel sont réunis seconde femme, fille du premier mariage et beau-fils. Pourtant, sous cette loi patriarcale, rien ne tient et tout se délite, de la même manière que la Russie, en cette fin de siècle, se transforme sous l’influence des modifications effectuées par Alexandre II et des réactions à ces réformes poursuivies par Alexandre III. Ainsi, si Sérébriakov a toujours été obéi et a toujours reçu soutien financier et moral de l’oncle Vania et de Sonia, il ne s’est jamais demandé à quel titre il y avait droit, profitant pleinement de leur soumission, et vivant du coup dans un monde imaginaire très loin des réalités pratiques. C’est donc bien un huis clos auquel on assiste, et c’est le procès du patriarche qui y est fait. Il a vécu sur le dos de ceux qui tiraient leur fruit de la terre, comme un mondain et un fat, sans talent de surcroît, mais persuadé de sa propre importance. En cette fin de siècle, cette situation devient insupportable à un oncle Vania qui éclate sous le poids des mensonges accumulés. Lui, le gentilhomme transformé en gestionnaire au service du professeur, ne supporte plus d’avoir sacrifié sa vie, et peut-être son talent au service d’idées révolues et en obéissant à des rapports de force qui appartiennent au passé. C’est donc le tableau d’un effondrement du mode de vie russe d’alors qui est proposé au spectateur.

Le professeur ne supporte pas cette vie à la campagne, celle-là même qui lui a pourtant permis de vivre grassement en ville toute sa vie. La contradiction atteint son paroxysme et éclate lorsque Sérébriakov propose nonchalamment de revendre la propriété afin d’investir dans des titres pour en tirer une rente supérieure, sans se soucier des sacrifices et des efforts effectués par sa fille et son beau-fils, et sans se préoccuper de ce qu’ils pourront devenir sans terre. C’est cette pensée naïvement exprimée par le professeur qui pousse Vania à s’emparer d’un revolver et à lui tirer dessus. Ce huis clos familial à l’atmosphère orageuse et étouffante de fin d’été illustre bien l’ambiance de la Russie d’alors, divisée entre l’ordre ancien, devenu de plus en plus injuste, et l’apparition d’un monde nouveau. Pourtant, l’oncle Vania est avant tout un personnage désabusé et pessimiste, vidé, et il retournera sans se révolter à sa vie d’avant avec Sonia.

Si Sérébriakov et sa femme représentent la vieille Russie en déclin, vaniteuse et superficielle ; Vania l’effort, le sacrifice demandé aux gentilshommes russes de la campagne ; Astrov représente lui un monde futur qui pourrait éclore. Il est le seul personnage en partie positif d’Oncle Vania. Il se bat pour la préservation de la forêt russe. Il incarne, quelque part, un militant écologiste avant l’heure, mais surtout un défenseur de la Vie, exaspéré par les destructions dont se rend coupable l’homme. Il voit les arbres comme des « retraites des bêtes et des oiseaux », des êtres indispensables à la pérennité des rivières, et qui contribuent à la beauté des paysages naturels – « Il faut être un barbare insensé pour brûler cette beauté dans sa cheminée, détruire ce que nous pouvons créer. » Il se sent appartenir à l’écosystème, et se considère comme un contributeur à la maintenance du patrimoine naturel : « quand j’entends bruire un jeune bois que j’ai planté de mes mains, j’ai conscience que […]si, dans mille ans, l’homme est heureux, j’en serai un peu cause ». Astrov oppose finalement à la vie dénuée de sens de Vania et Sérébriakov une vie nouvelle où l’homme retrouverait sa place au sein de la nature. Ce ne sont ni les plaisirs mondains, ni Dieu qui construiront le futur, mais une vie où l’homme retrouvera une juste place, en coopération avec la nature de laquelle il est issu. Cependant, un paradoxe tout dramatique veut qu’Astrov soit séduit par la belle mais superficielle Héléna, et rejette Sonia, plus proche de la nature mais moins attirante. Malgré tous ses discours, le docteur est rongé par le dilemme que lui oppose sa nature humaine incohérente, au même titre que les autres.

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