Thérèse Desqueyroux

par

Jérome Larroque

Homme « au visage sali de bile », « le seul homme supérieur qu’elle crût connaître », le père de Thérèse est un riche notable, « maire et conseiller général de B ». Uniquement préoccupé par sa carrière politique, peu lui importe sa fille, pourvu que sa carrière n’en soit pas affectée. Il s’est peu occupé d’elle quand elle était enfant, et s’en est débarrassé à chacune des vacances d’été en l’envoyant à Argelouse.

Politiquement, c’est un républicain, et il s’oppose en cela aux familles Desqueyroux et De la Trave, chez qui l’on est catholique et conservateur, ce qui provoque maints heurts avec la mère de Bernard Desqueyroux lors des repas de famille. Cependant, le lecteur ne doit pas imaginer que Jérôme Larroque soit un homme de gauche au sens actuel du terme. C’est avant tout un bourgeois, un propriétaire terrien attaché à son bien, pour qui « la propriété est l’unique bien de ce monde, et rien ne vaut de vivre que de posséder la terre ». Il a certes donné à Thérèse une éducation plutôt libre, selon les critères du temps, mais cela n’en fait pas un furieux progressiste. Si sa fille le trouve supérieur, c’est qu’elle n’a guère eu, au fin fond de sa province, l’occasion de rencontrer grand-monde pour lui faire subir une comparaison.

Quand Thérèse est accusée de meurtre, il n’a qu’une crainte : le scandale. Sa carrière ne doit à aucun prix pâtir de cette regrettable affaire. C’est donc dans la plus grande discrétion qu’il va chercher sa fille unique à la sortie du palais de justice, sa calèche parquée dans une petite rue voisine. « Ce qu’il appelle l’honneur du nom est sauf ; d’ici les élections sénatoriales, nul ne se souviendra plus de cette histoire. » Comment envisage-t-il la suite de la vie de sa fille ? Là encore, peu lui chaut ; il refuse d’accueillir Thérèse, qui souhaite retourner vivre auprès de lui : « Tu deviens tout à fait folle ? Quitter ton mari en ce moment ? Il faut que vous soyez comme les deux doigts de la main… […] jusqu’à la mort… » Viendra-t-il au moins la voir à Argelouse ? « Mais Thérèse, je vous attendrai chez moi les jeudis de foire, comme d’habitude. » Sa conclusion est claire : « Tu feras ce que ton mari t’ordonnera de faire. Je ne peux pas mieux dire. » Et il disparaît totalement de la vie de Thérèse. À l’exception des visites « les jeudis de foire », faites en voiture découverte, pour que le monde sache que, en apparence, tout va bien chez les Desqueyroux, il ne verra plus sa fille de tout le roman. Il la laisse dépérir à Argelouse sans jamais s’inquiéter d’elle. Après tout, elle l’a cherché : « Elle avait causé à la famille assez de mal… »

À sa façon, Jérôme Larroque est, lui aussi, un monstre. C’est un monstre d’égoïsme car sa carrière lui importe davantage que le sort de sa fille. C’est un monstre d’indifférence bourgeoise : « l’honneur du nom » compte plus que le bonheur, la vie même de Thérèse. Contrairement au regard que François Mauriac pose sur Thérèse, celui posé sur Jérôme Larroque est sans la moindre indulgence. Il y a de la grandeur étouffée chez Thérèse, alors que tout est petit chez Jérôme Larroque. 

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