Thérèse Desqueyroux

par

La famille selon François Mauriac

Lafamille est un thème récurent dans l’œuvre de François Mauriac. ThérèseDesqueyroux permet à l’écrivain de peindre un portrait sans indulgence del’institution familiale qu’est la famille bourgeoise terrienne du Bordelais,qu’il connaît bien, étant lui-même issu de ce milieu. Il donne à la famille uneforme vivante, celle d’une cage qu’on croirait issue d’une antique mythologie,monstre véritable, « cage aux barreaux innombrables et vivants, cette cagetapissée d’oreilles et d’yeux ». C’est dans cette cage que Thérèse, commeles autres femmes de son milieu, étouffe lentement, « accroupie, le menton auxgenoux, les bras entourant ses jambes », prisonnière condamnée àl’enfermement perpétuel.

Lafamille, pour Bernard Desqueyroux et ses semblables, c’est la tribunal suprême,le sacré collège dont les édits sont des ukases : « Vous obéirez auxdécisions arrêtées en famille », assène-t-il à sa femme de retour dutribunal. Les actes de Thérèse, avant de concerner Bernard – qu’elle a quandmême tenter d’empoisonner – concernent la famille, maison formée de briques –les individus – dont le sort individuel compte moins que l’intérêt commun. Etcet intérêt commun, c’est l’honneur du nom. C’est pourquoi on se plie aux usages,on « fait son devoir » en suivant, comme le fait Bernard, laprocession de la Fête-Dieu, on pense droit, c’est-à-dire comme le reste de lafamille. On épouse la promise ou le promis choisis par la famille, il n’est pasquestion de mariage d’amour. On se marie afin d’agrandir le bien, le patrimoinefamilial. On fait des enfants pour transmettre ce bien qu’à leur tour ilsagrandiront par mariage. La femme est vue comme un « vase sacré » carses flancs portent les héritiers qui perpétueront la race et le nom. Pour les Dela Trave, Thérèse n’est que « le réceptacle de leur progéniture ».Ajoutons à cela qu’à cette époque, une femme sur quatre mourrait encouches ; ce fut le cas de la mère de Thérèse. Qu’importe ! Pourvuque le nom perdure.

Biensûr, ces alliances amènent parfois des dissensions. Les De la Trave et BernardDesqueyroux s’opposent à Jérôme Larroque et sa fille Thérèse sur la question dela religion. Les De la Trave-Desqueyroux sont des tenants d’un catholicismetraditionnel, consubstantiel à leur classe sociale. Ils sont conservateurs,approuvent les dogmes, suivent aveuglément les règles. D’ailleurs, ils ontenvoyé Anne de la Trave faire ses études au Sacré-Cœur, une institutionreligieuse. Face à eux se tient Jérôme Larroque, politicien républicain, sansdoute partisan de la séparation de l’Église et de l’État, qui a laissé sa filleThérèse suivre les cours d’un lycée de la République. Ils ont une alliée en lavieille tante Clara, « vieille radicale » qui alimente le débat de savoie criarde. Les deux camps s’affrontent vivement sur la question religieuse,allant parfois à la limite de la brouille, mais tous tombent d’accord sur lepoint essentiel, celui des biens matériels : « la propriété estl’unique bien de ce monde, et rien ne vaut de vivre que de posséder laterre ».

Parfois,un membre de la famille se révolte : il décide de faire passer sesaspirations avant l’intérêt de la famille. Celles et ceux qui osent braver laloi de la famille sont promis à un châtiment terrible : l’effacement pur etsimple. Quand un membre de la famille ose sortir des ornières du chemin quesuivent les autres, il disparaît non seulement physiquement – soit il quitte lecercle familial soit on le séquestre, comme c’est le cas pour Thérèse – maisaussi du souvenir officiel de la famille : ses photos sont ôtées desalbums et des cadres, son nom n’est plus mentionné dans les conversations.« Il a disparu… on l’a fait disparaître. » C’est ce qui est arrivéà la grand-mère maternelle de Thérèse, Julie Bellade. Ce qu’elle est devenue,« nul ne savait rien, sinon qu’elle était partie un jour. » Elle estdevenue un fantôme familial qu’on n’évoque jamais, car les fantômes font peur.Toute trace de la brebis galeuse a été effacée de la mémoire familiale : « oneût cherché vainement chez les Larroque ou chez les Desqueyroux un portrait, undaguerréotype, une photographie de cette femme. » C’est ce genre de drameque Jean Azévédo évoque devant Thérèse, tout en constatant que la loi familialeprime le plus souvent : « Ici comme ailleurs, chaque destinée estparticulière ; et pourtant il faut se soumettre à ce morne destincommun ; quelques-uns résistent ; d’où ces drames sur lesquels lesfamilles font silence. »

FrançoisMauriac choisit le cadre familial pour y créer ses drames, car c’est là que,selon lui, les sentiments les plus mesquins prennent toute leur force, alorsque la famille chrétienne ne devrait être qu’amour. Les exemples ne manquentpas dans l’œuvre de familles qui se déchirent à longueur de pages et où celleset ceux qui portent le plus haut les vertus familiales sont en fait lespersonnages les plus bas. Le Nœud de vipères, chef-d’œuvre du romancier,en est un parfait exemple. 

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