Thérèse Desqueyroux

par

Thérèse Desqueyroux, née Larroque

Laprotagoniste qui donne son titre au roman est une femme d’environ vingt-huitans. Issue d’une famille bourgeoise des Landes, non loin du Bordelais, elle estla fille de Jérôme Larroque, politicien local plus préoccupé par sa carrièreque par le bien-être et l’épanouissement de sa fille. Sa mère est « morteen couches alors que Thérèse était encore au berceau ». Elle n’est passpécialement jolie, mais il émane d’elle un charme particulier : « Onne se demande pas si elle est jolie ou laide, on subit son charme… »dit-on d’elle. Elle détonne dans son milieu à plus d’un titre. D’abord, ellefume énormément, alors que cet usage est plutôt réservé aux hommes. Ensuite,elle est intelligente, plus que la moyenne. En outre, son esprit n’est pasenfermé dans le corset des conventions de son milieu. Ce n’est pas tant que lesfemmes de son milieu soient toutes des oies, mais Thérèse n’a pas laissé sonentourage étouffer l’intelligence qui vit en elle. Et l’étouffement qu’elle ressentenserre de plus en plus étroitement sa poitrine. C’est un des thèmes principauxdu roman.

Ellesait qu’elle s’épanouirait si elle vivait loin de sa famille. Est-elle lapremière des Larroque à ressentir cela ? Probablement pas : une hontecachée, étouffée, plane sur la famille : sa grand-mère maternelle, JulieBellade, a disparu : « nul ne savait rien, sinon qu’elle était partieun jour. » Pour quelle destination ? Pour quel motif ? Thérèseet le lecteur l’ignorent. En tout cas, « on eût cherché vainement chez lesLarroque ou chez les Desqueyroux un portrait, un daguerréotype, une photographiede cette femme. » La grand-mère de Thérèse s’est évaporée, et une chape deplomb pèse sur ce secret de famille. Ajoutons à ce portrait que Thérèse estviscéralement égoïste : « Qu’importait à Thérèse les autres ?Qu’ils s’arrangent seuls. » Enfin, Thérèse est une femme profondémentseule : « Sa solitude lui était attachée plus étroitement qu’aulépreux son ulcère. »

Thérèsea une amie chère, Anne de la Trave. Les deux amies se voient aux vacancesd’été, dans la maison d’Argelouse, non loin de B., où Jérôme Larroque envoie safille pour s’en débarrasser à cette période de l’année. Les deux jeunes fillesn’ont pas reçu la même éducation : Thérèse a fréquenté le lycée tandisqu’Anne a été placée en pension au Sacré-Cœur. Cependant, elles s’entendent àmerveille et de leurs différences naissent d’heureuses discussions, qu’elles setrouvent cachées dans une palombière de la lande ou abritées de la chaleurétouffante dans le salon de la maison d’Argelouse. Thérèse ne sait pas qu’ellevit auprès d’Anne les meilleures heures de sa vie : « Rien nel’avertissait que tout son lot tenait dans un salon ténébreux, au centre del’été implacable, – sur ce canapé de reps rouge, auprès d’Anne dont les genouxrapprochés soutenaient un album de photographies. » Le soir venu, Thérèseressent une étrange mélancolie quand Anne prend congé, sentiment qu’elle craintd’analyser plus avant. François Mauriac évoque, sans jamais le nommer de façonexplicite, l’amour lesbien, qui est probablement né dans le cœur de Thérèse.Thérèse et Anne n’ont jamais franchi le cap de l’amour physique, mais lafrustration inconsciente que ressent Thérèse explique en partie les événementsqui vont suivre.

Thérèseest riche et doit se marier. Il n’est pas question de mariage d’amour danscette bourgeoisie terrienne : on se marie avec quelqu’un du même milieu,afin d’agrandir le patrimoine. Par conséquent, Thérèse est destinée à BernardDesqueyroux, le demi-frère d’Anne de la Trave, qu’elle ne déteste pas, etn’aime pas non plus. « Petite fille pratique, enfant ménagère, elle avaithâte d’avoir pris son rang, trouvé sa place définitive ; elle voulait êtrerassurée contre elle ne savait quel péril. » Ce péril ne serait-il pasl’attirance qu’elle éprouve pour Anne de la Trave, dont le départ, aux soirsd’été, l’emplit d’une mélancolie qu’elle ne sait expliquer ? Il y a uneautre raison, l’argent : « Les deux mille hectares de Bernard nel’avaient pas laissée indifférente. » Cependant, elle est plus riche quelui. Elle s’intéresse à la gestion des biens matériels, car elle a « lapropriété dans le sang ». Lors de ses fiançailles, Thérèse se croit enpaix, mais qu’on ne s’y trompe pas : « ce qu’elle croyait être lapaix et qui n’était que le demi-sommeil, l’engourdissement de ce reptile dansson sein » ne durera pas. Dès le voyage de noces, la mésentente physiqueentre les jeunes mariés est totale. L’amour avec Bernard la laisse de glace,lui répugne même : « le désir transforme l’être qui nous approche enun monstre qui ne lui ressemble pas. » Bernard le paisible bourgeoisdevient « un fou, un épileptique ». Thérèse est entrée dans la prisondu mariage.

C’estun étouffement permanent que ressent Thérèse, condamnée à vivre auprès d’unhomme qu’elle en vient à mépriser, enfermée dans la terrible « cage auxbarreaux innombrables et vivants, cette cage tapissée d’oreilles etd’yeux » qu’est la famille bourgeoise terrienne, catholique pratiquante,corsetée par les usages, au cœur sec et à l’esprit étroit. On pourrait croireque quand Anne tente de vivre l’amour qu’elle a rencontré en la personne deJean Azévédo, Thérèse va lui venir en aide ; il n’en est rien. C’est entoute conscience que Thérèse décide de détruire le bonheur de son amie :« mais cette petite idiote, là-bas, à Saint-Clair, qui croyait le bonheurpossible, il fallait qu’elle sût, comme Thérèse, que le bonheur n’existe pas.Si elles ne possèdent rien d’autre en commun, qu’elles aient au moinscela : l’ennui ». La jalousie que ressent Thérèse est double :Anne est heureuse en amour, et en outre Anne rêve de s’unir physiquement avecun être qui n’est pas elle, Thérèse.

Lavie continue, l’étouffement se fait de plus en plus oppressant. La venue aumonde d’une fille, Marie, n’éclaire en rien le quotidien de Thérèse. Pourquoidécide-t-elle un soir d’empoisonner son mari ? Elle-même serait bien enpeine de l’expliquer. C’est le hasard qui lui fournit l’idée, quand elle voitBernard prendre accidentellement une double dose de gouttes de Fowler, à based’arsenic. Elle empoisonne lentement Bernard, qui souffre et qu’elle veille.Mais le pot-aux-roses finit par être découvert, car Thérèse, meilleureempoisonneuse que faussaire, a fabriqué de fausses ordonnances et se faitprendre. Tout l’accable ; pourtant, le juge prononce un non-lieu. C’estque Bernard a donné un faux témoignage, non par bonté d’âme mais par crainte duscandale : le nom des Desqueyroux doit rester immaculé. La famillebourgeoise est une cour de justice aussi dure et sans doute plus cruelle qu’unecour d’assises : à son retour, Bernard assène à Thérèse les conditions quiont été décidées en famille : elle restera à Argelouse, n’aura pas ledroit d’user d’autres pièces de la maison que sa chambre. Elle sera seule, sousla surveillance des domestiques, le couple Ballion. Marie lui est enlevée etsera élevée loin d’elle. Elle sera seule, condamnée à perpétuité.

Unenouvelle phase de la vie de Thérèse commence. Elle passe ses jours dans unennui profond, personne ne lui adresse la parole. Peu à peu, elle sombre dansune forme de dépression. Thérèse se réfugie dans « le songe, le sommeil,l’anéantissement ». Elle s’imagine des vies, cesse de s’alimenter, nequitte plus son lit, ne se lave plus. Sa chambre est devenue sa cellule,cellule de condamnée mais aussi cellule conventuelle, car Thérèse, qui atoujours été sensible à la pensée qu’un Dieu pouvait exister, poursuit unequête intérieure. Elle réfléchit aux causes de son acte et l’idée s’impose quele pardon lui est accessible, comme à tout pécheur. Elle est sur le point detrouver Dieu à travers l’épreuve de la claustration et l’école du silence.Cependant, elle perd du poids, devient répugnante. Quand, plusieurs mois aprèsla sentence, les Ballion la préviennent que Bernard va venir, accompagné de samère et du fiancé – choisi par la famille, celui-là – d’Anne, Thérèse se décideà se laver un peu, à farder ses joues amaigries. La vision de Thérèsesquelettique, affaiblie, rappelle à Bernard la première page d’un magazine quiillustrait, quelques années plus tôt, l’affaire de la séquestrée de Poitiers,dans laquelle une malheureuse jeune femme séquestrée par sa famille avait étéretrouvée squelettique et folle. La sentence est alors commuée : Thérèsesera envoyée à Paris, où elle se fondra dans la foule et vivra loin de lafamille. Comme sa grand-mère Julie Bellade, Thérèse va disparaître.

Bernardl’emmène à Paris, où il va lâcher Thérèse comme on relâche dans la nature unanimal qu’on n’a pas su dresser. Paris, c’est le mouvement, le bruit, la vie,tout le contraire d’Argelouse. Ce qui est vivant, c’est ce qui bouge, commel’eau courante qui apporte la vie. En revanche, ce qui ne bouge pas, c’est cequi est mort, comme « l’immense et uniforme surface de gel où toutes lesâmes [d’Argelouse] sont prises. » Il faut donc sortir des ornières quetrace la charrette, sortir d’entre les brancards, et être comme l’eau courantepour échapper à la mort lente que les femmes connaissent à Argelouse. Thérèse aune chance de vivre enfin. On peut considérer qu’à la fin du roman Thérèsechoisit la vie, mais « le flot humain » qui s’offre à ses yeuxdevient « fleuve de boue et corps pressés » : ce n’est pas lesalut qui l’attend. Elle va tomber dans la boue, être salie. L’image de« ce fleuve de boue et de corps pressés » montre que la vie quil’attend ne sera pas celle d’une femme rachetée. L’écrivain n’a pas su ramenerThérèse à la paix et à Dieu. Le personnage a choisi le mouvement, mais unmouvement qui la mènera sans doute à la noyade. Cette lecture de la fin duroman est confirmée par le propos des deux nouvelles et de La Fin de la nuitqui constituent, en quelque sorte, une suite à Thérèse Desqueyroux :loin d’y être apaisée, on y retrouve Thérèse tourmentée pas ses démons, sasolitude, n’ayant pas pu, ou pas su trouver un amour à vivre, et terriblementvieillie alors qu’elle est à peine quadragénaire.

Lepersonnage de Thérèse est réel : « Thérèse, beaucoup diront que tun’existes pas. Mais je sais que tu existes, moi qui, depuis des années, t’épieet souvent t’arrête au passage, te démasque. » C’est ainsi que s’ouvre lapréface que l’écrivain a donnée à son roman. Thérèse a longtemps hanté FrançoisMauriac. Le titre indique bien que c’est Thérèse, et nulle autre chose, qui estl’objet du roman. Plusieurs fois, l’écrivain a croisé son personnage dans laréalité, incarné par ces femmes encagées dans un mariage étouffant : « Quede fois, à travers les barreaux vivants d’une famille, t’ai-je vue tourner enrond à pas de louve ; et de ton œil méchant et triste, tu medévisageais », écrit-il en s’adressant à son personnage. En outre, leromancier s’est lui-même incarné dans Thérèse : il écrit dans une lettred’avril 1927 : « Je tire une femme de ma côte comme Dieu fit à Adam.Il s’agit d’incarner la part féminine que tout homme porte en soi, même le plusmâle. » François Mauriac avait pensé intituler le roman Sainte Locuste. Locuste est un personnagehistorique, empoisonneuse de la Rome antique sans doute responsable de la mortde dizaines de victimes, dont l’empereur Claude lui-même. L’idée d’unpersonnage qui semble profondément isolé, étranger à ses semblables et à sapropre famille et en apparence sourd à l’appel de Dieu revient à plusieursreprises dans l’œuvre de François Mauriac, romancier dont la foi chrétienne estindissociable de l’œuvre. À ce titre, Thérèse rappelle le protagoniste du Nœudde vipères, roman paru en 1932, un avocat libre penseur isolé par safamille catholique et qui, à la fin du roman, apparaît comme le seul personnagehabité par une réelle foi chrétienne.

ThérèseDesqueyroux et sa préfacesont précédés d’un court extrait de Mademoiselle Bistouri, extrait du Spleende Paris de Charles Baudelaire : « Seigneur, ayez pitié, ayezpitié des fous et des folles. Ô Créateur ! peut-il exister des monstresaux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils sesont faits, et comment ils auraient pu ne pas se faire… »Louis, le protagoniste du Nœud de vipères, est lui aussi qualifié de monstre, ce qui le lie davantage àThérèse : sont-ils responsables de leur caractère monstrueux ?D’après Baudelaire et Mauriac, seul Dieu peut en juger, car seul Dieu connaîtle chemin qui les a menés à leur monstruosité, et à ce titre pourra leurpardonner leurs actes. C’est pourquoi sainteLocuste, ce serait la criminelle pardonnée qui aurait entendu l’appel deDieu : « il me semble qu’il y avait dans ce titre cette idée de lavocation. Je veux dire qu’il y a des êtres qui sont coupés de tout, de tous lescôtés, sauf du côté de Dieu, sauf du côté de l’Infini. », écrit Mauriac.Les suites littéraires données à Thérèse Desqueyroux semblent indiquer queThérèse n’a pas entendu l’appel. 

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