Vingt mille lieues sous les mers

par

L’homme et la liberté

Tout comme existent d’immenses contradictions dans la personnalité du Capitaine Nemo, ses actions en recèlent aux yeux de ses passagers. Car Aronnax, Land et Conseil sont prisonniers, mais des prisonniers avec une liberté quasi totale à bord. Cela vaut surtout pour Aronnax, qui en homme d’une plus haute classe que les deux autres est traité avec plus d’égards qu’eux. Sa liberté d’exploration lui offre des possibilités qu’il n’aurait jamais pu imaginer avant sa rencontre avec le capitaine et le Nautilus, ce qui explique en partie pourquoi il se retrouve à sympathiser avec Nemo, et se montre d’abord réfractaire aux projets de fuite de Ned Land.

Land, lui, ne peut que croupir dans ce milieu confiné. Il a besoin d’air frais, et rester enfermé en tout temps le rend malheureux. De plus, le capitaine lui interdit les plaisirs de la chasse. Mais surtout, Land ne peut s’accommoder de la perte de son droit de choisir, de sa liberté de décider de rester où non. C’est une perte qu’Aronnax subit moins, distrait qu’il est par les merveilles sous-marines. Conseil, en bon domestique qui s’est plus ou moins lui-même privé de sa liberté, ne souffre pas beaucoup plus.

Un sous-marin ne saurait être qu’une prison, du moins en partie. C’est après tout un bateau refermé sur lui-même d’où il n’y a aucune issue. De même la mer l’emprisonne, comme elle le fera sous les glaces du pôle sud. C’est donc une double prison, dont Land ne trouvera le moyen de s’échapper qu’au cœur du maelstrom. Au fond des mers, on ne peut sortir qu’emprisonné dans un scaphandre. À qui rêve de liberté la claustrophobie est donc contre-indiquée de ce point de vue.

Pourtant, c’est ici que le capitaine Nemo trouve sa liberté. Il ne revendique rien de moins que la liberté totale, et c’est ici qu’il l’a trouvée. Toute la terre est occupée et les mers sont sillonnées de divers navires ; la surface de la terre est donc incompatible avec la liberté d’agir exactement comme on le veut. Les fonds des mers, cependant, offre un autre monde qui n’a jamais été occupé, puisque seul le capitaine Nemo a, jusqu’ici, trouvé moyen de les sonder. Il en prend donc possession, comme il prendra possession de cette terre déserte qu’est le pôle sud, et il y agit comme bon lui semble.

Mais pour trouver cette liberté totale, il lui faut s’enfermer ; il y a donc contradiction entre ses désirs et ses actions. De même, sa soif de vengeance cherche à le libérer de sa peine, mais ne peut le faire. L’idée qu’un homme peut être entièrement libre semble donc contredite, de même qu’est souligné que la liberté de l’un peut être la geôle de l’autre. Nemo refuse d’admettre que d’autres hommes possèdent la liberté de penser autrement que lui, ne pouvant comprendre le désir qu’a Ned Land de goûter à une viande terrestre ou de chasser des animaux que lui, Nemo, ne considère pas comme enviables. Cette cécité de sa part en fait un tyran, du moins du point de vue de Land ; mais ayant offert sa propre liberté à d’autres, le capitaine ne pourrait jamais se voir dans le rôle de l’oppresseur, ni entrevoir que celui qui se nomme « de la race des opprimés » peut opprimer lui-même.

La liberté est donc conçue différemment par les divers personnages – désir de s’échapper de l’espèce humaine ou de rejoindre sa patrie –, mais le désir de liberté est présenté lui comme universel.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur L’homme et la liberté >